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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/137

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du désintéressement véritable. Parmi les forces qui luttent en nous pour l’existence et entre lesquelles s’établit une sélection intérieure, MM. Darwin et Spencer n’ont point fait une part suffisante à l’idéal même du désintéressement et à l’influence du motif purement intellectuel sur nos instincts d’abord sensibles et égoïstes.

L’influence pratique que nous venons d’attribuer à l’idéal de l’abnégation, c’est-à-dire d’une volonté agissant selon des fins impersonnelles, on peut l’étendre avec non moins de raison à toutes les notions morales, à toutes les vérités morales, qui ne sont d’ailleurs que des applications de cette idée maîtresse. Les vérités morales expriment les conditions de la vie humaine la plus parfaite, soit individuelle, soit sociale. Pour l’école anglaise, ces conditions se réalisent en s’imposant mécaniquement dans la pratique même de la vie et dans le cours de l’histoire ; pour nous, elles peuvent se réaliser encore d’une autre manière : en se concevant elles-mêmes et par un attrait tout intellectuel. M. Spencer compte surtout sur la force des choses, sur l’habitude, sur l’hérédité, sur l’instinct, sur les coutumes et les lois positives, beaucoup moins sur l’éducation et l’instruction ; nous, nous pensons qu’il faut aussi compter sur la force des idées et sur la vertu que la science morale doit avoir de s’incarner en nous elle-même. Du reste, à mesure que la science en général fait plus de progrès, nous comprenons mieux la puissance dont elle dispose pour se soumettre la réalité. Chez un être intelligent comme l’homme, toutes les fois que l’action n’est pas aveugle et instinctive, elle est déterminée par la science qu’il possède. Le temps n’est plus, nous venons de le voir, où on pouvait considérer la science et ses vérités comme de pures abstractions, ayant besoin d’une force étrangère pour les réaliser : elles se réalisent à la fin elles-mêmes dans la mesure de leur vérité. Une idée vraie est un fait, présent, passé ou à venir. Ajoutons qu’inversement un fait n’est qu’une idée visible, car un fait n’est que le point de rencontre d’une multitude de lois qui s’entre-croisent, et les lois se ramènent à des idées. Qu’est-ce que le mouvement d’un mobile à travers l’espace ? C’est de la mécanique qui se réalise elle-même. Qu’est-ce que la formation d’un cristal au sein, de la terre ? C’est de la géométrie qui se rend elle-même visible aux yeux. Au lieu de se manifester ainsi dans un milieu extérieur, la science et ses lois peuvent se manifester dans notre intelligence et dans nos actions, mais c’est toujours la même force qui se déploie. Quand nous agissons sous l’empire d’une vérité géométrique, mécanique, physique, on peut dire que c’est la géométrie, la mécanique, la physique qui se réalise par notre intermédiaire. Considérez par exemple l’arpenteur qui parcourt un terrain en divers sens : ses jambes et ses bras sont mus par son cerveau ; son cerveau est