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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/133

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idéaliste bien entendue : nous aurons à constater plus d’une coïncidence finale entre les deux doctrines sur le terrain commun des faits et des idées scientifiques.

Examinons d’abord en quoi la morale anglaise a besoin d’être complétée au point de vue psychologique. Dans la genèse de la conscience morale et dans l’histoire de ses développemens, le principal tort de l’école anglaise, à notre avis, est d’avoir trop insisté sur l’action de la nature et du milieu extérieur, qui se traduit en nous par la sensation, par le plaisir ou la douleur passifs, et de n’avoir pas assez vu la réaction intime de l’intelligence ou des idées, grâce à laquelle l’homme finit par se créer un idéal supérieur de conduite, un motif et un mobile supérieurs à la sensation. N’existe-t-il pas une évolution intellectuelle et consciente dont la considération doit compléter celle de l’évolution sensible, inconsciente, toute mécanique, si bien décrite par M. Spencer ? Telle est la question que nous devons examiner pour rapprocher, sur le terrain de la psychologie, le point de vue naturaliste du point de vue idéaliste.

Le ressort fondamental de la volonté, pour la psychologie utilitaire et évolutionniste, est l’attachement à soi, la tendance au plaisir ou à un « état désirable de la sensibilité appelé d’un nom quelconque, contentement, jouissance, bonheur. » Aussi le plaisir, ajoute M. Spencer, est-il un « élément inexpugnable de la conception morale ; il est une forme nécessaire de l’intuition morale tout comme l’espace est une forme nécessaire de l’intuition intellectuelle [1]. » Bentham allait plus loin : « N’espérez pas, disait-il, faire lever à quelqu’un pour un autre le petit bout du doigt s’il n’a quelque intérêt, quelque plaisir à le faire : cela n’est pas et ne sera jamais [2]. » On reconnaît là le développement moderne de la thèse des Hobbes, des la Rochefoucauld et des Helvétius. Cette doctrine revient à celle de Max Stirner, le matérialiste allemand, qui répète avec Bentham : « En réalité, le moi ne peut pas plus sortir des formes de la vie individuelle que de sa peau. En tant que moi, en effet, je ne puis vouloir que ma volonté, penser que mes pensées, et mes pensées seules peuvent être les motifs de ma volonté. » — Sous cette forme, c’est assurément là un principe que nul ne conteste, car il revient à dire que moi seul puis être le sujet de ma pensée ou de ma volonté, c’est-à-dire l’être pensant et voulant ; mais la question véritable est de savoir si moi seul aussi puis en être l’objet. En somme, ne puis-je penser que moi et vouloir que moi, ne puis-je

  1. Data of Ethics, p. 46.
  2. Voir le chapitre sur Bentham dans la Morale anglaise contemporaine de M. Guyau.