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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/132

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l’Amérique, ne lui opposait-on pas, avec saint Augustin, que, si la terre était ronde, les hommes des antipodes ne pourraient marcher la tête en bas, et que le navire qui arriverait au bord de l’autre hémisphère tomberait dans le gouffre infini de l’espace ? — Ce qu’on peut dire de la morale de l’évolution, c’est qu’elle est comme toutes les autres insuffisante en certains points, trop étroite et trop exclusive ; mais essayons d’élargir le cercle de la doctrine sans en changer le centre, et nous reconnaîtrons ainsi qu’elle peut embrasser, comme un compas dont on accroît la portée, bien des vérités qui semblaient d’abord en dehors d’elle.

Pour apprécier en elle-même et à sa juste valeur la morale de l’évolution, il faut avoir soin de ne pas confondre deux parties très différentes de la science des mœurs. L’une, entièrement scientifique et positive, roule toute sur des faits et des idées, c’est-à-dire sur des choses d’observation ou de raisonnement, — telles que les lois de la sensibilité et de l’intelligence, les lois ou les conditions de la vie individuelle et de la vie sociale. L’autre, entièrement métaphysique et conjecturale, roule sur des hypothèses et des croyances qui échappent à la vérification, — telles que l’existence ou la non-existence d’un bien absolu, la liberté métaphysique ou la nécessité du vouloir, l’immortalité ou la non-immortalité de la personne humaine, la possibilité ou l’impossibilité d’un progrès indéfini et d’un triomphe universel de la justice, etc. La science des mœurs peut-elle se construire tout entière et se soutenir jusqu’au bout sans avoir recours à ces hypothèses métaphysiques ou à d’autres analogues ? C’est une question que nous aurons un jour à examiner. Peut-être alors trouverons-nous suffisante sur ce point la morale évolutionniste et positiviste. Nous reviendrons sur ce sujet dans une autre étude, et nous nous demanderons alors s’il n’y a point, dans les notions morales, certains élémens métaphysiques qui seuls leur confèrent leur caractère distinctif. Restons aujourd’hui, avec MM. Spencer et Darwin, dans la sphère de la science positive et de l’expérience ; ne considérons que ce qu’on pourrait, appeler le bien naturel et scientifiquement déterminable, sans faire intervenir un bien métaphysique qui est toujours plus ou moins conjectural. A ce point de vue, tant qu’on n’introduit pas dans la science des mœurs les conceptions métaphysiques, tant qu’on se borne au positif de l’expérience et de la science, comme nous l’avons fait tout à l’heure dans notre exposition de la doctrine anglaise, la morale de l’évolution paraît exacte en son ensemble et n’a besoin que d’être développée sans être radicalement modifiée. Prise en son vrai sens et poussée plus loin qu’elle ne l’a été encore dans sa direction légitime, cette morale naturaliste n’est même pas inconciliable avec les principes fondamentaux d’une morale