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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/131

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sommes victimes d’une chute incompréhensible et d’une fatalité qui n’est pas seulement celle du mal physique, mais encore (chose plus grave) celle du mal moral. Nous n’insisterons pas non plus sur les fausses conséquences sociales tirées du darwinisme soit par ses partisans, soit par ses adversaires : droit historique du plus fort, despotisme des aristocraties et apologie de l’inégalité, despotisme des masses et socialisme, etc. Toutes ces conséquences contradictoires se détruisent entre elles ; elles prouvent que leurs auteurs se sont attachés chacun à un point particulier du darwinisme, qui, vu exclusivement, leur a paru entraîner telle ou telle conception économique ou politique. Nous avons essayé de montrer ailleurs [1] que la sélection au profit de la plus grande force n’implique pas nécessairement et éternellement le triomphe de la force brutale dans l’humanité : l’intelligence et la science ne sont-elles pas aussi des forces même au point de vue matériel ? la justice, le respect du droit, l’amour de la patrie et l’amour de l’humanité ne constituent-ils pas pour un peuple la plus grande des puissances [2] ? Dans la guerre même, la part de l’intelligence et de la science devient de plus en plus grande, et un jour peut arriver où la cause du droit y devienne la plus forte, car un jour viendra où les peuples libres et justes pourront compter sur le concours ou la fédération des autres peuples libres. Cette fédération assurera alors la prépondérance de la liberté même et du droit, tout comme nous voyons assurée dès aujourd’hui la prépondérance de la civilisation sur la barbarie. Au reste, signalons avec Hœckel « le danger qu’il y a à transporter brutalement des théories scientifiques dans le domaine de la politique pratique. » — « Ce que j’ai le droit de demander, ajoute Hœckel, moi, naturaliste, aux hommes politiques, c’est qu’avant de tirer les conséquences politiques de nos théories, ils prennent d’abord la peine de les connaître. Ils s’abstiendront alors de tirer de ces théories des conclusions précisément contraires à celles que la raison en peut tirer. Certes, des malentendus seront toujours commis, mais quelle doctrine est à l’abri des malentendus ? Et de quelle théorie vraiment saine et véritable ne peut-on pas tirer les plus pernicieuses, les plus absurdes conséquences [3] ? » Laissons donc de côté toutes les objections extérieures ou, comme disaient les anciens, « exotériques. » Il n’est pas une idée nouvelle qui n’ait ainsi excité les craintes : lorsque Colomb voulait découvrir

  1. L’Idée moderne du droit, liv. I et Conclusion.
  2. M. Carrau ne nous sembla donc pas fondé à dire, avec M. Renouvier, que les meilleurs au point de vue moral, les plus civilisés, les plus humains, devront être par là même les plus faibles et « succomberont inévitablement dans la lutte pour l’existence » admise par Darwin.
  3. Les Preuves du transformisme, réponse à Virchow, p. 116.