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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/128

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On connaît la réponse de M. Bain, adoptée par M. Spencer, — réponse ingénieuse qui, si elle n’est pas de tout point suffisante, a cependant sa part de vérité. Selon M. Bain, l’autorité impérative qui appartient à la conscience n’est pas seulement, comme le croyait Stuart Mill, une crainte de l’autorité extérieure (explication par trop grossière) ; elle est encore une imitation de cette autorité. Nous ne nous conformons pas seulement au milieu social ; grâce à l’évolution, nous le reproduisons en nous. Nous ne nous contentons donc pas de répondre au commandement du dehors par une sorte d’obéissance passive et craintive ; nous finissons par nous commander à nous-mêmes. Ce qui n’était qu’une métaphore pour les anciens, le tribunal de la conscience, devient pour nous l’expression de la vérité : les jugemens de la conscience sont en effet l’imitation en nous des tribunaux extérieurs. L’individu n’est pas seulement, comme nous l’avons vu, un petit monde, ni même une petite société, il est encore plus précisément un petit état où se retrouvent le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire. La nécessité extérieure et sociale prend ainsi la forme d’obligation morale ou de commandement intérieur. Encore est-ce une forme toute transitoire, destinée à disparaître un jour. Selon M. Spencer comme selon M. Darwin, le caractère impératif, imperaliveness, et le sentiment de coercition, coerciveness, qui s’attachent au devoir, viennent de ce qu’il y a lutte en nous entre un penchant supérieur et un penchant inférieur ; or cette lutte suppose que le penchant supérieur n’est pas encore assez puissant, assez inhérent à notre nature même pour remplir sa fonction spontanément et sans obstacle. « Ce fait prouve que la faculté spéciale dont un acte a besoin pour être accompli n’est pas encore égale à sa fonction, n’a pas encore acquis assez de force pour que l’activité requise soit devenue l’activité normale, fournissant son contingent de plaisir. Mais, avec l’évolution, le sentiment de l’obligation finira par n’être plus ordinairement présent dans la conscience. Il ne s’éveillera que dans les occasions extraordinaires… Les plaisirs et les peines engendrés par les sentimens moraux seront devenus, comme les plaisirs et les peines corporels, des mobiles d’excitation ou d’aversion si parfaitement ajustés dans leur force aux besoins mêmes, que la conduite morale sera devenue la conduite naturelle [1]. » En d’autres termes, nous aimerons alors aussi naturellement notre famille, notre patrie, l’humanité, que nous aimons aujourd’hui naturellement la vie, la nourriture, la lumière du jour, les fleurs de la terre, S’il en est ainsi, à quoi bon invoquer en morale ce principe obscur qu’on nomme le devoir absolu ou l’impératif catégorique ? Il

  1. The Data of Ethics, p. 131.