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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/127

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n’est au fond que l’instinct social, il doit lutter aujourd’hui contre l’instinct égoïste, qui lui a cependant donné naissance. L’instinct moral est pour ainsi dire la force collective emmagasinée dans l’individu ; quand donc nous voulons opposer la force de notre intérêt individuel ou de notre passion passagère à cette sorte de puissance sociale qui réside en nous, nous éprouvons un sentiment de contrainte, une résistance analogue à celle de l’individu qui lutte au dehors contre la société. De plus, tout en subissant l’action de cette puissance, nous en comprenons la raison, parce que nous sommes intelligens et que les conditions élémentaires de la société se justifient aisément à nos yeux. Il en résulte une nécessité à la fois sentie et comprise, nécessité toute naturelle et sociale, nullement mystique. C’est ainsi que la nature et la société, en entassant les siècles sur les siècles, façonnent peu à peu chaque homme à leur image et reproduisent la constitution collective dans la constitution individuelle, si bien que la première devient une nécessité pour la seconde. On pourrait encore comparer cette action de plus en plus intime à la combinaison qui succède, par l’affinité chimique, au simple mélange des élémens mis en présence. Chacun de ces élémens conserve d’abord sa constitution propre ; puis, quand la pénétration est devenue réciproque, la constitution du tout se retrouve dans la constitution de chaque partie : la moindre molécule d’eau possède en petit toutes les propriétés de l’eau, comme un type naturel dont la nécessité lui est imposée. L’idéal de la morale évolutionniste est de produire cette pénétration et cette fusion des intérêts qui fera de chaque individu une petite société semblable à la grande, et de la société un grand individu semblable aux petits. Les mêmes conditions nécessaires d’existence, régissant le tout et les parties, finiront par les mettre d’accord. Dès aujourd’hui le désintéressement, qui s’impose à l’individu comme une loi morale, est au fond le sentiment que l’individu a de son intérêt comme membre de la société. L’homme ne sort pas pour cela de lui-même ; c’est au contraire la société qui entre peu à peu en lui et dont l’intérêt devient le sien, de telle sorte que la satisfaction de la sympathie universelle trouve sa place parmi les nécessités du bonheur individuel. La loi de la société, en pénétrant ainsi peu à peu dans l’individu, ne change pas au fond la loi de la nature, qui est l’attachement à soi.

Mais, objectera-t-on, d’où vient le caractère non-seulement de nécessité physique ou logique, mais d’autorité morale et d’obligation qui semble appartenir à la conscience ? « L’impératif » moral n’est pas la même chose que le nécessaire ; l’avarice, qui apparaît comme une passion irrésistible, n’apparaît pas pour cela comme un devoir ; la vertu au contraire, se dégageant de la passion, s’érige en loi. —