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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/123

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quand nous ne sommes plus celui qui souffre : nous ne pouvons assister aux convulsions d’un malade sans en être réellement malades, surtout si antérieurement nous avons été malades nous-mêmes ; car, selon M. Spencer, les gens qui ont toujours été bien portans ont peu de compassion pour les maladies des autres. La pitié est le souvenir ou tout au moins l’image anticipée d’une souffrance, image qui, produite en nous par la vue des souffrances d’autrui, cause en nous-mêmes une souffrance analogue. En général, les sentimens sympathiques ne sont que des sentimens égoïstes réveillés par une contagion intellectuelle ou nerveuse et, pour ainsi dire, électrisés par induction. Aimer, disait Leibniz, c’est être heureux de la félicité d’autrui ; mais la félicité d’autrui n’est qu’un intermédiaire par lequel nous poursuivons encore, avec ou sans conscience, notre propre félicité. — Et le sacrifice du bonheur, le sacrifice de la vie pour les autres ? demandera-t-on. Au point de vue du darwinisme, répondrons-nous, le sacrifice est comme une boussole dont quelque puissante influence a renversé l’orientation : elle ne cesse pas de suivre le courant universel, seulement les deux pôles, moi et toi, sont intervertis.

En combinant la direction égoïste et la direction sympathique que peut prendre le désir général du bonheur, l’école de l’évolution explique, au moins en grande partie, le développement de cette faculté en apparence originale que nous nommons la conscience. Tous les caractères de la moralité qui semblent a priori, — simplicité, innéité, nécessité, obligation absolue, universalité, immutabilité, — l’école anglaise essaie d’en rendre compte par des raisons tout expérimentales.

Le premier caractère que la philosophie classique attribue aux idées morales et aux sentimens moraux, c’est d’être sui generis simples, irréductibles. Par malheur, les psychologues modernes ressemblent aux chimistes, qui cherchent à tout décomposer et qui ne considèrent leurs prétendus corps simples que comme des combinaisons réfractaires à nos moyens actuels, mais destinées à se voir un jour divisées en leurs parties intégrantes ; ainsi l’ont été les quatre « élémens » de la science antique : air, eau, feu et terre. C’est une entreprise digne d’éloges et conforme à l’esprit scientifique moderne que d’essayer de tout réduire par l’analyse à des formes plus simples : on voit ainsi ce qui cède et ce qui résiste. Les philosophes de l’Angleterre donnent ici le bon exemple ; ceux de l’Ecosse et ceux de la France, au contraire, ont multiplié à l’excès les principes, les axiomes, les idées simples et les vérités premières ; ils ont voulu fonder, avec Reid et Victor Cousin, la vérité des croyances sur leur prétendue simplicité originale ou sar leur prétendue spontanéité, miroir fidèle de la nature humaine