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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/120

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I

La doctrine de l’évolution, — celle de Diderot, de Lamarck, de Spencer et de Darwin, — fait chaque jour de nouveaux progrès chez les esprits scientifiques ; on comprend de plus en plus qu’en dehors de cette doctrine il n’y a guère pour le développement des êtres d’autre explication possible que le miracle, c’est-à-dire l’abdication de la science. Il ne faut pas d’ailleurs identifier absolument la théorie de l’évolution et de la descendance avec celle de la sélection naturelle, qui n’exprime qu’un des procédés possibles de l’évolution universelle, procédé essentiellement mécanique dont la fécondité s’étend si loin en histoire naturelle. Rien peut-être, remarque M. de Hartmann, n’a tant contribué au rapide essor du darwinisme que « l’ardeur avec laquelle il a été combattu par la théologie de toutes les confessions, alliée à la philosophie officielle. » Aujourd’hui, le caractère rationnel de l’évolution et du darwinisme commence à frapper malgré eux les partisans de la métaphysique traditionnelle et de la théologie ; on les voit déjà déployer toues les ressources de leur esprit, comme ils le firent jadis à propos des découvertes de l’astronomie ou de la géologie, pour mettre les doctrines nouvelles en harmonie avec la croyance aux causes finies ou avec les dogmes bibliques [1]. Il est permis de croire, avec

  1. Quelques-uns, s’inspirant de Kölliker, pour mettre d’accord l’action divine avec la loi d’évolution continue, supposent une intervention de Dieu qui, en produisant une légère modification dans le germe ou l’embryon au sein d’un animal, par exemple d’une guenon, y donnerait ainsi naissance à l’espèce humaine. M. Charles Secrétan, tenté lui aussi par le darwinisme, s’efforce, sinon de supprimer le miracle dans la création de l’homme, du moins de le généraliser et de l’étendre à la création entière. Il attribue une « nourrice » simienne à l’espèce humaine. « Pour conserver, dit-il, au miracle sa grandeur même, il ne faut pas le résoudre en contradiction matérielle. Quoi ! le premier homme fut-il créé en possession d’un âge qu’il n’avait pas, ou bien n’est-il pas sorti d’un germe ? Et s’il est sorti d’un germe, dans quelles conditions ce germe a-t-il dû se nourrir, grandir et se transformer ? Est-ce dans les conditions les plus compatibles ou dans les conditions les moins compatibles à sa nature ? La loi du plus court chemin ne permet pas l’alternative. C’est dans les conditions les plus favorables, et ces conditions ne sont-elles pas réunies dans le sein et dans les mamelles d’un être le moins différent possible de l’humanité ? Il m’importe peu que cette nourrice eût une forme assez voisine de celle du singe. » (Discours laïques, p. 71, 72. ) — M. Carrau, lui, dans ses intéressantes Études sur l’évolution (Paris, 1879), s’efforce de conserver expressément le miracle enseigné par la foi, tout en le rendant moins visible : c’est à ses yeux l’avantage qu’offre l’hypothèse de Kölliker. « Ne pourrait-on pas, dit M. Carrau, réduire à un minimum en quelque sorte infinitésimal la quantité d’action directe par laquelle Dieu est intervenu pour former l’espèce humaine au sein de l’animalité ? Qu’on suppose par exemple, avec Kölliker, une imperceptible modification du germe, soit un changement dans la composition des molécules qui le constituent, soit une légère variation dans la direction ou là vitesse des mouvemens qui animent les atomes de ces molécules, cela ne suffirait-il pas pour commencer entre l’homme futur et son ancêtre animal une divergence qui, insaisissable à l’origine, irait se manifestant de plus en plus, à mesure que se développerait l’organisme issu de ce germe et que se déploieraient les facultés mentales dont il est la condition physiologique ? Et ainsi, la plus délicate pression du doigt divin sur ce merveilleux mécanisme d’où naît l’être vivant serait capable de façonner les espèces anciennes on espèces nouvelles et plus parfaites, sans rompre, aux yeux de notre science, l’apparente continuité de la nature. » (P. 280. ) Pour notre part, nous avouons ne pas comprendre ce que gagneraient la philosophie et la morale à ce miracle d’un nouveau genre, à cette sorte de clinamen théologique. Les auteurs de cette hypothèse nous concéderont que la pression du doigt divin, qui changerait secrètement en homme le germe condamné sans cela à la tache originelle de la forme simienne, constituerait (au pied de la lettre et sans aucune métaphore) une immaculée conception de l’homme dans le sein d’une guenon ; or, un miracle infinitésimal est aussi inadmissible pour la science qu’un miracle infiniment grand. — Cf. Kôlliker, dans la Zeitschrift für wissenschaftliche Zoologie, tome XIV, 1804.