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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/116

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ennemi du surnaturel et des religions révélées. L’erreur était grossière, et il est difficile d’imaginer comment on a pu la commettre. Rien ne ressemble moins à un libre penseur que Julien. Il aime beaucoup la philosophie, mais celle de Platon et de Pythagore, c’est-à-dire » la philosophie qui nous conduit à la piété, qui nous apprend ce que nous devons savoir des dieux, et d’abord qu’ils existent et que leur providence veille aux choses d’ici-bas. » Quant à celle d’Epicure et de Pyrrhon, il n’en veut pas entendre parler. « C’est par un bienfait des dieux, dit-il, que leurs livres sont perdus. » Il a en horreur les athées, et il répète, à leur propos, une parole de son maître Jamblique, « qu’à tous ceux qui demandent s’il y a des dieux et qui semblent en douter, il ne faut pas répondre comme à des hommes, mais les poursuivre comme des bêtes fauves. » Voilà un mot qui aurait dû refroidir l’admiration que d’Argens et Frédéric éprouvaient pour lui. Ce prince, dont on voulait faire à tout prix un sceptique, un libre penseur, était réellement un illuminé qui croyait voir les dieux et les entendre, un dévot qui visitait tous les temples et passait une partie de ses journées en prières. « Il tient moins, disait Libanius, à être appelé un empereur qu’un prêtre ; et ce nom lui convient. Autant il est au-dessus des autres souverains par sa façon de régner, autant par sa connaissance des choses sacrées, il dépasse les autres prêtres ; je ne dis pas ceux d’aujourd’hui, qui sont des ignorans, je parle des prêtres éclairés de l’ancienne Égypte. Il ne se contente pas de sacrifier de temps en temps, aux fêtes marquées dans les rituels, mais comme il est convaincu de la vérité de ce principe qu’il faut se souvenir des dieux au commencement de toute action et de tout discours, il offre tous les jours les sacrifices que d’autres ne célèbrent que tous les mois. C’est par le sang des victimes qu’il salue le soleil à son lever, et le sang coule encore le soir pour l’honorer quand il se couche. Puis d’autres victimes sont immolées en l’honneur des démons de la nuit. Comme il est quelquefois retenu chez lui et ne peut pas toujours se rendre aux temples, il a fait un temple de sa maison. Dans le jardin de son palais, les arbres ombragent des autels et les autels donnent plus de charme à l’ombrage des arbres. Ce qui est encore plus beau, c’est que, pendant qu’on offre quelque sacrifice, il ne reste pas assis sur un trône élevé, entouré des boucliers d’or de ses gardes, servant les dieux par des mains étrangères ; il prend part lui-même à la cérémonie, il se mêle aux sacrificateurs, il porte le bois, il prend le couteau, il ouvre le cœur des oiseaux sacrés et sait lire l’avenir dans les entrailles des victimes. » Voilà le Julien véritable, décrit dans un panégyrique, par un de ses plus grands admirateurs. Il faut avouer qu’il ne ressemble-pas à celui qu’imaginaient Voltaire et ses amis.