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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/110

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pouvaient manquer de se laisser séduire à cet enseignement qui les ramènerait à l’ancienne foi ; ou ils cesseraient de les fréquenter, et, après quelque temps, privés de cette éducation salutaire qui fait l’homme, ils perdraient peu à peu les belles qualités de l’esprit grec et deviendraient des barbares. De cette façon, la secte achèverait de s’éteindre dans l’ignorance et l’obscurité.


V

Ces espérances, on le sait, furent tout à fait trompées. De toutes les entreprises dirigées contre le christianisme, aucune n’a été mieux conçue et plus habilement conduite que celle de Julien ; aucune n’a produit de plus médiocres résultats. Une des principales raisons de cet éclatant insuccès, c’est qu’il trouva moyen de s’aliéner les deux cultes, et qu’en réalité il ne contenta personne. On est d’abord tenté de croire que les partisans des anciens dieux ont dû applaudir de tout leur cœur à la restauration de l’ancien culte et qu’ils faisaient tous des vœux pour le prince qui leur rendait leurs temples et leurs cérémonies. Il n’en est rien pourtant, et l’on s’aperçoit vite qu’il rencontra, parmi les gens même de son parti, des résistances obstinées dont il dut être fort chagrin. Beaucoup d’entre eux n’avaient pas d’autre raison de rester païens que leur goût pour une certaine facilité de mœurs que le paganisme tolérait. C’étaient des gens du monde dont l’honnêteté n’était pas très austère, qui aimaient le plaisir et n’y trouvaient pas de crime, qui attachaient plus de prix à la vie présente qu’à cette immortalité problématique qui suit l’existence et regardaient plus volontiers la terre que le ciel. Julien voulait en faire à toute force des mystiques et des dévots. Ils ne s’y résignèrent pas, et tous ses efforts vinrent se briser contre le scepticisme léger de ces personnes d’esprit qui ne voulaient pas plus être traînées au temple qu’à l’église. Des raisons semblables éloignèrent de lui la populace des grandes villes, amoureuse des jeux et des fêtes. Parmi ces habitans d’Antioche, qui chansonnaient si gaîment l’empereur, qui se moquaient de son petit manteau et de sa barbe de bouc, les chrétiens étaient nombreux sans doute ; mais il y avait des païens aussi, puisque Libanius nous apprend qu’on a proféré ces insultes dans le désordre d’une cérémonie sacrée. On lui en voulait surtout de négliger les jeux publics et de n’avoir pas l’air de s’y plaire. On ne le voyait presque jamais à l’hippodrome, ou, s’il y paraissait un instant, il y portait une figure ennuyée, et, après quelques courses, s’empressait d’en sortir. Les mimes ne le retenaient pas plus longtemps, et il se gardait bien de passer ses journées, comme faisaient ses prédécesseurs, « à regarder danser des femmes sans honte ou des garçons beaux comme des