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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/100

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l’anthropomorphisme lui est tout à fait étranger. » Mais supposons que M. NavilIe ait raison, et que Julien parle par métaphore lorsqu’il nous raconte d’un ton si pénétré les apparitions d’Esculape et les voyages de Bacchus : s’il se rapprochait par là des philosophes, du même coup il s’éloignait du peuple. Il arrive donc que cette fusion qu’il a prétendu faire des idées philosophiques avec les religions populaires n’est qu’une vaine apparence, que les ignorans et les lettrés, qu’il réunit dans les mêmes temples, ne s’adressent pas en réalité aux mêmes dieux, que tandis que les uns les prient comme des êtres vivans, les autres ne les regardent que comme des allégories ou des symboles. Ce sont de ces malentendus qui finissent un jour ou l’autre par se découvrir et qui ruinent, en se découvrant, le système qui prétendait s’appuyer sur eux pour vivre.

C’étaient là de grands inconvéniens et qui ressortent davantage quand on compare la théologie de Julien à celle de l’église. Mais il ne semble pas les avoir aperçus. Il croyait fermement que cette façon d’interpréter les fables mythologiques par la philosophie de Platon donnerait naissance à un véritable enseignement religieux qu’on pourrait communiquer au peuple. C’est ce qui ne s’était encore jamais fait. On ne prêchait pas dans les temples, on n’y exposait aucune doctrine, on n’y faisait pas de leçons de morale. Ce furent les philosophes qui s’avisèrent les premiers d’une sorte de prédication populaire : après s’être contentés longtemps de développer leurs idées devant quelques disciples choisis, ils appelèrent la foule à les entendre. Devant elle, ils prononçaient de véritables sermons qui ont quelquefois amené des conversions éclatantes. La parole avait bien plus d’importance encore et produisait des effets plus merveilleux dans les églises chrétiennes, et il est naturel que Julien ait tenté de mettre cette force au service du culte qu’il restaurait. Saint Grégoire de Nazianze nous dit qu’il avait l’intention « d’établir dans toutes les villes des lectures et des explications des dogmes helléniques qui participeraient à la fois de la morale et de la théologie. » C’était une prédication véritable qu’il se proposait d’instituer ; il voulait l’aller reprendre à la philosophie pour la rendre à la religion, et la transporter des écoles dans les temples. Il n’est pas douteux que ce projet n’ait été réalisé : nous savons qu’un rhéteur célèbre, Acacius, prononça un jour un sermon sur Esculape dans un temple qui avait été pillé par les chrétiens et qu’on venait de rouvrir. « Votre discours, lui écrirait Libanius, son ami, est d’un bout à l’autre comme le miel des muses, brillant par son élégance, persuasif par ses raisonnemens, accomplissant tout ce qu’il se propose. Tantôt, en effet, vous prouvez la puissance du dieu par les inscriptions que des convalescens lui ont consacrées, tantôt vous décrivez tragiquement la