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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/437

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UN POÈTE LYRIQUE ESPAGNOL.

prêcher le bien ; ce qu’il doit poursuivre avant tout, ce qu’on attend, ce qu’on exige de lui, c’est le beau, la perfection dans l’art, l’idéal. Qu’il s’y élève et nous y emporte avec lui, alors il aura rempli sa mission ; l’enseignement, si enseignement il y a, découlera tout naturellement de l’œuvre elle-même. Mais n’insistons pas davantage. L’habileté, le talent avec lequel M. Nuñez de Arce a déjà réussi à glisser le précepte sous l’allégorie, surtout dans son Raymond Lulle et sa Forêt obscure, nous est un garant qu’il saura tourner la difficulté et que son futur poème méritera dans la littérature espagnole une place d’honneur.

D’ailleurs les encouragemens sympathiques ne lui manqueront pas. Pline le Jeune, en constatant jadis que « l’année avait produit toute une moisson de poètes, » s’affligeait que le public montrât si peu d’enthousiasme pour les venir écouter. « La plupart des auditeurs invités, dit-il, se tiennent dans les alentours de la salle et passent le temps de la lecture à causer, et tout à coup ils se font annoncer si le poète est entré, s’il a lu le commencement, s’il touche aux dernières pages du livre ; alors seulement ils entrent, et encore avec quelle lenteur, quelle hésitation ! Et à peine ont-ils pris place qu’ils ne restent pas assis, mais s’en vont avant la fin, les uns furtivement et rasant les murs, les autres franchement et d’un air dégagé. » Fort heureusement pour M. Nuñez de Arce et ses confrères, ils trouvent auprès de leurs compatriotes un accueil beaucoup plus flatteur. Ce n’est pas seulement au théâtre ou à la tribune de l’Athénée que leurs vers sont lus et acclamés. Dans les centres littéraires, dans les cercles, dans les salons même, se presse pour les applaudir un auditoire aussi sensible que charmant, et nous aimons à croire que ces nouveaux suffrages ne leur sont pas les moins agréables. C’est là, si l’on peut dire, le premier effet de ce bel enthousiasme pour les choses de l’esprit qu’il honore tout à la fois et le poète qui le provoque et le public intelligent qui l’éprouve.

L. Louis-Lande.