Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/283

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

c’était la possibilité de descendre dans le purgatoire et l’enfer et d’en partager les supplices. Il est plus que probable que Christine de Stommeln connut la réputation de sa devancière, rendue célèbre par Thomas de Cantimpré. Elle lui dut peut-être son nom, étant née, dit-on, le jour de sa fête, et voulut être l’héritière du privilège surnaturel qu’avait eu Christina Mirabilis de prendre pour elle la part de purgatoire réservée à certaines âmes qu’elle avait aimées. Seulement, par l’usage immodéré qu’elle en fit, Christine de Stommeln dépassa de beaucoup la sainte qu’elle prit pour modèle et qui avait pratiqué ces singuliers actes de dévoûment avec moins de prodigalité.

Sa famille accueillit d’abord très mal ses prétentions, surtout quand, s’autorisant des droits de sa sainteté précoce, elle quitta la maison paternelle pour aller mener à Cologne une vie de vagabondage et de mendicité, qui, sans une protection spéciale du ciel, eût été pleine de dangers. Dans un béguinage où elle se fixa, elle fut également méconnue. On la traita de folle; les bizarres épreuves auxquelles la soumettaient les démons provoquaient le sourire. Il est certain que, de nos jours, l’étrange journal qui nous en a été gardé trouverait sa place dans les annales des maladies nerveuses. Ces hideuses visions, ces alternatives de joies célestes et de tristesses mortelles, ces tentations de suicide, ces accès de catalepsie, ces perversions totales du sens du goût, ces aberrations du tact, aboutissant aux plus horribles sensations, prises pour des réalités, sont des symptômes de maladies classées et soigneusement observées. La pauvre fille qui en était le sujet fût certainement restée inconnue, si elle n’eût rencontré, comme sainte Catherine de Sienne et comme, de nos jours, Catherine Emmerich, une personne d’un certain talent, capable d’être l’interprète de ses sentimens et l’auteur véritable de sa réputation.

C’était un jeune dominicain suédois, originaire de l’île de Gothland, et qu’on appelait, selon l’usage du temps, Petrus de Dacia. Ses supérieurs l’envoyèrent, comme presque tous les jeunes religieux de son âge, faire ses études théologiques d’abord à Cologne, puis à Paris. C’était une âme rêveuse, portée à ce qu’il appelle lui-même l’acedia; quoique très pieux, il trouvait dans la vie monastique beaucoup de tristesse. La méditation assidue de la passion de Jésus-Christ, des douleurs de la Vierge, des supplices des martyrs, le tenait dans un état de mélancolie habituelle. Il cherchait une âme qui fût en harmonie avec la sienne et où il pût trouver réalisé l’idéal de sainteté souffrante qu’il avait conçu. Le 21 décembre 1267, il vit pour la première fois Christine, et ce jour décida de sa vie. Les sentimens de joie et de consolation intérieure qu’il