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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/245

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projets qui touchent assurément à des intérêts graves, qui soulèvent des difficultés, des dissidences, la plupart n’arriveront peut-être pas de sitôt à l’épreuve de la discussion publique, et qu’on travaille un peu pour paraître préparer de grandes réformes. Ces conflits d’opinions ou d’influences ne sont pas moins le signe d’un certain malaise général, d’une situation indécise où le gouvernement se trouve incessamment placé entre les impatiences des radicaux de la chambre qui s’efforcent de lui imposer leurs passions, leurs volontés, et le sénat qui n’est visiblement pas disposé à tout accepter. De là toutes ces tergiversations, de là ce mélange de mesures assez confuses dont le vrai caractère a quelquefois de la peine à se dégager. M. le ministre de l’instruction publique assurait l’autre jour à Lille que le gouvernement était « modéré, mais résolu. » C’est bon à entendre, cela suffirait certes pour résumer tout un système. Sait-on bien seulement tout ce qu’il y a dans ces deux mots, comment ils pourraient devenir une réalité heureuse ?

Eh bien ! oui, un gouvernement modéré aujourd’hui serait celui qui commencerait par reconnaître que la première condition d’une bonne politique, c’est de laisser le pays à ses paisibles et laborieuses habitudes, d’accréditer la république par la régularité constitutionnelle, par le respect de tous les pouvoirs, de ne pas aller à Lille enflammer les passions, de se contenter des lois de droit commun sans demander à tous les régimes des mesures exceptionnelles condamnées à rester des menaces impuissantes ou à devenir des violences démesurées. Un gouvernement résolu serait celui qui, reconnaissant cette situation et assuré de trouver un appui dans le sénat, ne craindrait pas d’aller devant la majorité républicaine de la chambre et de lui faire sentir le danger de remettre sans cesse tout en question, de rouvrir les guerres religieuses, de poursuivre des classes entières, des citoyens, qui après tout sont des Français, dans l’intimité de leurs croyances comme dans leurs intérêts. Un gouvernement modéré et résolu à la fois serait celui qui, agissant dans un sentiment supérieur de conciliation à l’égard de tout le monde, ne consultant que l’intérêt public, écarterait toutes les prétendues réformes qui ne sont que des fantaisies d’agitation pour aller droit aux vraies et sérieuses réformes, préparées avec maturité, exécutées avec décision. C’est un rôle fait pour tenter l’ambition de M. le président du conseil, et le chef du cabinet aurait d’autant plus de facilité pour le remplir qu’il serait, on en convient, difficile à remplacer aujourd’hui. On ne réussirait pas, répète-t-on toujours, on échouerait devant toutes les complications parlementaires : qu’en sait-on ? Qui peut dire qu’on ne réussirait pas si, au lieu de recourir sans cesse à la diplomatie de couloirs; on allait publiquement, devant le pays, sans réticence, proposer à la chambre les seules conditions possibles d’une politique de modération sensée et équitable ? Ce qui est certain dans tous les cas, c’est que mieux vaudrait échouer dans cette généreuse tentative que de se laisser