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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 38.djvu/763

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ne pense guère que l’histoire nous offre quelque chose d’analogue. » N’était-ce pas avouer clairement que, dans sa pensée, le territoire d’Alsace-Lorraine devait être et rester le gage commun de la solidarité allemande afin de maintenir la cohésion de l’empire, qui devenait lui-même une sorte d’assurance mutuelle et tontinière contre le remboursement des milliards ? Si, dans les premiers temps, M. de Bismarck a eu quelques paroles aimables à l’égard des populations de ce territoire, c’est qu’il espérait que, le régime prussien aidant, le contraste qui existait alors entre la situation matérielle de la France et celle de l’Allemagne aurait vite raison des résistances opposées à la germanisation. Mais son espoir a été déçu. Alsaciens et Lorrains se sont refusés à épouser « l’idée allemande, » dont ils étaient impuissans à saisir les beautés, et c’est alors que, dans la séance du 30 novembre 1874, le chancelier impérial, dévoilant non sans amertume le fond de sa pensée, déclara que peu lui importaient après tout les vœux et les doléances des populations de l’Alsace-Lorraine, « qui n’a été conquise que pour servir de glacis à l’empire. »

Le mot était dur, mais il était juste et il l’est resté. Ce n’est pas de la population alsacienne que la Prusse a jamais eu souci, mais du territoire, maintenu à dessein à l’état indivis, afin d’intéresser l’Allemagne entière à sa possession et à sa garde. Après avoir invité l’Allemand à taper fort, pour en faire la conquête, on lui inspire la peur afin d’obtenir de lui des supplémens de subsides et on lui crie de tenir ferme, de crainte d’un retour de fortune. L’Allemand tiendra ferme, car il est tenace par nature. Sans s’en douter, il obéit, en cela à des instincts de primate. En Kabylie, les indigènes se servent d’un moyen aussi ingénieux que simple pour prendre tout vivans les singes qui gambadent dans les gorges du Chabet-el-Akhra. Dans une calebasse vide, solidement fixée à une branche d’arbre, ils mettent une noix. L’animal, furetant, glisse son bras dans la gourde, saisit la noix, et… le voilà retenu prisonnier par le poing, trop gros pour ressortir par l’ouverture, car jamais singe ne lâche la proie qu’il tient tant qu’il conserve l’espoir d’y pouvoir mordre. Il sent bien ce que sa position a de faux et le témoigne par de vilaines grimaces, mais l’idée ne lui viendrait pas d’ouvrir la main pour se tirer de là. Sur la fin du jour, le Kabyle revient et emporte chez lui singe, noix et calebasse. — N’est-ce pas un peu l’image du peuple allemand, volontairement rivé à cette chose imposante, mais creuse, que représente l’empire, et qui se met à la discrétion de la Prusse plutôt que d’abandonner un appât dont il n’aura connu, quoi qu’il arrive, que les aspérités ?