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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 38.djvu/754

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La voie, toute en remblais, présente par cela même un rempart continu de 50 kilomètres, pouvant servir d’abri aux tirailleurs ; le moindre ponceau est pourvu de son fourneau de mine ; chaque maisonnette de garde-voie a ses meurtrières, ses redans, ses bretèches et ses barbacanes ; chaque bâtiment de station, se succédant de 5 en 5 kilomètres, est dominé par une tour de vigie dont le cadran d’horloge masque une embrasure de canon ; les quais et les voies de garage sont partout aménagés avec une ampleur et un luxe dont on n’a nulle idée en France, même dans les gares de grandes villes, et tout autour du groupe de constructions qui forme les stations, règnent de vastes enclos convertis en potagers et en jardins. Ce culte de la verdure et des fleurs inspire tout d’abord au voyageur de douces réflexions sur les mœurs allemandes, mais quand aux stations suivantes potagers et jardins se répètent tout semblables, il se doute que ces laitues et ces capucines sont des plantes administratives servant à déguiser de véritables places d’armes.

L’exécution de ces travaux, très intéressans au point de vue de l’art, mais que l’excès même de leur développement a rendus plus nuisibles qu’utiles à la vraie prospérité du pays, n’a même pas laissé en Alsace-Lorraine ce limon fécondant que l’argent répandu à pleines mains dépose sous forme d’épargnes dans le pécule des classes vivant de salaires. C’est tout le contraire qui s’est produit. La hâte que l’administration a mise à pousser activement et à mener de front les constructions de forteresses et de chemins de fer stratégiques auxquelles plus d’un demi-milliard a été consacré, a attiré dans le pays des hordes d’ouvriers étrangers et nomades, que l’exagération des salaires a poussés à la dissipation et à l’ivrognerie et qui, maintenant que les travaux sont ralentis, forment le noyau d’une plèbe vagabonde et misérable qui désole les villes et inquiète les campagnes.

Le plus sûr moyen d’enrayer les progrès de la démoralisation et de la misère est communément l’exécution d’entreprises d’intérêt général, profitables au pays entier. Mais on n’entreprend pas de travaux publics sans argent et, en Allemagne, l’empire, qui n’admet pas de déficit dans son propre budget, soutire incessamment, par préciput, sous forme de contributions matriculaires dont le chiffre annuel dépasse actuellement cent vingt millions de francs, tous les fonds que chaque état particulier pourrait consacrer sur son territoire à des créations d’utilité publique, et même bien au-delà. Grâce au système d’empire confédéré, tel qu’il fonctionne depuis dix ans, cette Allemagne qui naguère se vantait, non sans raison, de la prudente économie et de la sage ordonnance qui régnait dans ses finances, ne renferme plus aujourd’hui un seul état qui