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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 38.djvu/753

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n’a à supporter sa part des charges militaires qui écrasent le vieux continent, elle aurait trouvé dans l’Alsace-Lorraine elle-même un auxiliaire puissant dans cette lutte, tandis qu’elle n’a réussi à faire de la possession de cette province que le principal agent de la ruine commune.

Mais, comme dit le proverbe, qui rarement a dit aussi vrai, « ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour. » La Prusse, qui dictait la loi et présidait au partage, a montré une fois de plus en cette circonstance combien les joueurs heureux sont de mauvais capitalistes : connaissant mal le prix de l’argent, ils se paient toutes leurs fantaisies. La Prusse a la fantaisie du militaire, elle n’en a même pas d’autre, car il y a longtemps qu’on a dit que la guerre est sa vraie industrie. Aussi a-t-elle saisi l’occasion pour développer son outillage militaire, surtout dans les territoires nouvellement conquis. A aucune époque ni dans aucun pays, on n’avait encore accumulé en aussi petit espace autant de casernes, de forteresses, de magasins militaires, de forts et de chemins de fer stratégiques, de ces derniers surtout. L’Alsace-Lorraine possède dès à présent à peu près un mètre de voies ferrées par tête d’habitant et par hectare de superficie, et l’on ne cesse d’en construire, ni l’Angleterre ni la Belgique, les deux pays où les chemins de fer ont reçu jusqu’à ce jour la plus grande extension, n’ont un réseau proportionnellement aussi développé. Mais contrairement à ce qui arrive dans d’autres états, où toute ouverture de nouvelle ligne devient une source de prospérité pour la région qu’elle traverse, les lignes concurrentes dont l’Allemagne et surtout l’Alsace-Lorraine ont été sillonnées dans un intérêt exclusivement stratégique ont si bien dispersé, comme dans les sables, les élémens de trafic, que les exploitations naguère encore les plus productives réussissent à peine à couvrir leurs frais. A l’heure qu’il est, les économies faites aux dépens des intérêts du public permettent seules à l’administration impériale du réseau alsacien de réaliser annuellement un bénéfice d’un peu plus de 2 pour 100. Des communes qui s’étaient imposé de lourds sacrifices pour avoir leur chemin de fer, dont elles retiraient de précieux avantages, s’en trouvent maintenant dépouillées en fait et expropriées sans indemnité par le déplacement de courant causé par les nouveaux tracés plus directs qu’a réclamés l’administration militaire.

Le chemin de fer de Strasbourg à Lauterbourg, construit en rase campagne, à travers une région pauvre et médiocrement peuplée, peut être cité comme type de ces nouvelles lignes stratégiques. Bien que fort éloigné de la nouvelle frontière française, tout y est machiné pour en faire, au besoin, un véritable ouvrage de défense.