Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 38.djvu/751

Cette page n’a pas encore été corrigée


fiscales, qu’il est de si haute importance pour un pays productif de ne régler qu’avec mille précautions, M. de Bismarck suit d’un scepticisme désolant. Il ne considère que l’argent et la façon de s’en procurer au plus vite pour assurer l’indépendance de l’empire et de son budget ; peu lui importe que cet argent lui vienne des ultramontains ou des libéraux nationaux, pourvu qu’il l’obtienne. Quant à l’économie politique, il la nie. « La politique douanière ressemble à la médecine, disait-il l’an dernier dans une de ces causeries après boire que M. Moritz Busch recueille pieusement pour la postérité ; cette politique ne comporte pas de science absolue. La chirurgie seule (le fer et le sang !) a fait des progrès et donne de véritables succès ; la pathologie n’a pas fait un pas. Il en est de même de la science économique ; si les choses s’étaient passées d’après les règles admises, la France aurait dû perdre toute sa force immédiatement après la guerre de 1870. Le contraire est arrivé : elle est tout à fait prospère, et l’Allemagne, qui devrait être aujourd’hui dans une bonne situation économique, souffre beaucoup de la crise économique. » On voit que le mécanisme qui règle la richesse des nations serait, tel que M. de Bismarck le conçoit, d’une simplicité patriarcale : c’est déjà en appliquant ces mêmes idées que Jacob fondait la fortune de sa race en dérobant les troupeaux de Laban. Il passe évidemment trop de temps, comme on le lui a déjà reproché à Berlin, au milieu de ses bons paysans de Poméranie : c’est, dit-on, afin qu’ils paient moins cher leurs socs de charrue qu’il a brusquement jeté l’Allemagne, en 1873, en plein libre échange, et c’est pour leur mieux faire vendre leurs seigles que maintenant il frappe de droits protecteurs jusqu’aux denrées alimentaires. Ces soubresauts, auxquels le Reichstag se prête avec tant de complaisance, peuvent n’avoir que peu d’inconvéniens pour les pays d’entre l’Oder et la Vistule ; mais il est, dans l’ouest de l’empire, dans les vallées de l’Elbe, du Danube et du Rhin, des régions où, depuis fort longtemps, on ne vit pas que de seigle et dont la richesse et la prospérité dépendent d’un organisme trop délicat et trop complexe pour ne pas se détraquer quand les gouvernans le traitant comme une montre d’enfant à laquelle on fait marquer à sa guise l’heure qu’on veut. La politique inspirée par M. de Bismarck est, même en ces matières, une politique bien prussienne. En fait d’impôts, les plus expéditifs lui paraissent les meilleurs ; c’est ainsi qu’a toujours fait la Prusse, qui, sur 800 millions de revenus, n’en demande que 60 aux impôts indirects et qui applique encore à ses finances toutes les rigueurs des anciens fiscs et des principes déjà condamnés sous Colbert. On conçoit qu’un état dont la population est pauvre, et où l’art de tondre sans écorcher a encore bien des progrès à faire,