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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 38.djvu/750

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la fabrication indigène, ne pourra de longtemps suffire à alimenter une industrie sérieuse et soucieuse de progrès, comme l’est l’industrie alsacienne. Si dans d’autres pays le régime protectionniste est souvent un excitant énergique pour le perfectionnement des produits et des procédés de fabrication, en vue de se préparer à la concurrence universelle, en Allemagne le résultat de ce régime sera tout différent. Ce n’est point la qualité, mais le bon marché du produit qui y séduit l’acheteur ; ce qu’on appelle la puissance de consommation et qui est un des signes les plus certains de l’aisance générale, y est encore très faible et tend plutôt à décroître qu’agrandir ; la loi que le marchand impose au producteur n’est pas de faire le mieux possible, mais au meilleur marché, dût-il prostituer son industrie à ne fabriquer que de la pacotille. On sait que le commissaire général allemand à l’exposition de Philadelphie a formulé cela en deux mots : « billig und schlecht : bon marché et mauvais ; » telle est, selon lui, la seule devise qui convienne aux produits industriels allemands. Cette considération de bon marché prime tellement toute autre pour le consommateur que l’Allemagne est devenue par excellence le pays des succédanés, qui y portent le nom de surrogats : c’est en Allemagne qu’on a d’abord imaginé de remplacer le café par de la racine de chicorée torréfiée, et tout récemment le conseil fédéral, soucieux de sauvegarder les intérêts du fisc sans pourtant contrarier le goût national, a autorisé la mise en vente comme tabac des feuilles de roses et de merisier, pourvu que, par cette substitution, le trésor impérial ne fût pas frustré de l’impôt sur lequel il compte !

Il est fort difficile, on le comprend, pour une industrie qui se respecte, de se faire à ces mœurs ; il lui est plus difficile encore de concevoir des coalitions comme celle que viennent de conclure, assure-t-on, les métallurgistes prussiens, qui, après avoir obtenu du gouvernement la promesse officielle que toutes les fournitures nécessaires à l’entretien des lignes ferrées rachetées par l’état seront exclusivement réservées à l’industrie nationale, n’ont eu rien de plus pressé que de concerter un tarif commun, diminuant la qualité et le poids et augmentant le prix de leurs rails. Quelle figure peut faire dans un pareil milieu, où se sont si naïvement perpétuées les pratiques des trafiquans des foires de Leipsig et de Francfort, un producteur ou un commerçant habitué à ne livrer que de la marchandise « loyale et marchande ? » S’il lui répugne de passer par l’alternative d’être en Allemagne dupe ou fripon, il lui faut à tout prix chercher à l’étranger des marchés plus larges, où les relations soient plus sincères et plus sûres.

Le malheur veut que dans toutes ces matières économiques et