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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/951

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« Et lui aimait sa bassesse, goûtait la jouissance d’être une brute, aspirant à descendre, criant :

« — Tape plus fort ! hou ! hou ! je suis enragé. Tape donc. »

Ouvrons maintenant la Venise sauvée de Thomas Otway. Le sénateur Antonio est l’amant de la courtisane Aquilina.

« Elle le chasse, elle l’appelle idiot, brute, elle lui dit qu’il n’y a rien de bon en lui que son argent.

« — Alors je serai un chien.

« — un chien, monseigneur !

« Là-dessus il se met sous la table, et il aboie.

« — Ah ! vous mordez ? eh bien, vous aurez des coups de pied.

« — Va, de tout mon cœur, des coups de pied ! encore des coups de pied ! Hou ! hou ! Plus fort ! encore plus fort ! »

La rencontre n’est-elle pas remarquable ? A ce propos, je me suis souvenu qu’en 1874, lorsque tombèrent sur le petit théâtre de Cluny les Héritiers Rabourdin, M. Zola le prit de très haut avec la critique et déclara qu’en ne l’applaudissant pas, c’était le Volpone de Ben Jonson qu’on avait eu l’audace de ne pas applaudir. « Pas un critique, ajoutait-il, ne s’est avisé de cela ! Il est vrai que la chose demandait quelque érudition ! quelque souci des littératures étrangères ! » En vérité ! tant que cela ? Mais non, il n’était besoin ni de cette « érudition » ni de « ce souci des littératures étrangères ; » il suffisait d’imiter M. Zola, c’est-à-dire d’ouvrir et de consulter attentivement l’Histoire de la littérature anglaise de M. Taine. Et comme on eût trouvé le Volpone de Ben Jonson au tome II de cette grande Histoire, analysé de la page 33 à la page 50, on trouvera le passage d’Otway que nous venons de citer au même tome du même ouvrage, page 656. Il y a mieux, et pour qu’on n’en ignore, M. Zola commet la plus amusante inadvertance. Lisez encore : « Elle fut prise d’un caprice, elle exigea qu’il vînt un soir vêtu de son grand costume de chambellan… Puis le chambellan déshabillé, l’habit étalé par terre, elle lui cria de sauter et il sauta. » Maintenant il me parait probable que M. Zola ne se fût pas avisé de ce trait si la page 655 du tome II de M. Taine ne portait pas cette note : « La petite Laclos disait à je ne sais plus quel duc en lui prenant son grand cordon : — Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille, — et le duc se mettait à genoux. » Assurément, chacun de nous invente comme il peut, mais vous avouerez du moins que, quand on démarque ainsi, tantôt Ben Jonson ou Otway, et tantôt Restif ou Casanova, on est assez mal venu de prêcher l’observation des choses et l’expérimentation de l’homme.

Si l’observation de M. Zola n’est pas d’un « réaliste, » son style est d’un romantique. Chose bizarre ! ce « précurseur » retarde sur son siècle ! Ses Études sonnent l’heure de l’an 1900, et ses romans marquent toujours l’heure de 1830. C’est une bien grande ingratitude à lui que