Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/931

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


catastrophe sans nom ou se modifier. L’humanité ne recule pas, quels que soient les temps d’arrêt qu’elle subisse dans sa marche, et à quelques obstacles qu’elle se heurte. Le mouvement nihiliste se transforma. L’homme ne reste jamais longtemps dans la négation absolue ; il la traverse, mais pour arriver à une affirmation. Sa nature le ramène forcément à la réalité, et son corps ne peut pas plus subsister sans nourriture que son cerveau fonctionner sur l’idée abstraite du néant. Une formule socialiste devait être et fut le terme de cette étrange convulsion.

Les élémens incohérens qui s’agitaient au hasard n’attendaient qu’un homme pour se personnifier en lui et lui apporter le puissant concours de leur force aveugle. Wang-ngan-Chéfut cet homme.

Né en 1027, il reçut une excellente éducation et se consacra de bonne heure à l’étude de l’histoire. Le champ était déjà vaste, la période historique remontant à la dynastie Hia, 2,207 ans avant l’ère chrétienne. Ses observations et ses recherches pouvaient donc s’étendre sur une période de trente-deux siècles : au delà commençait la fable. Les historiens de son temps, aussi bien ses adversaires que ses panégyristes, s’accordent à vanter son savoir, sa prodigieuse intelligence et son éloquence remarquable. Il possédait au plus haut degré le don de persuader ; plus tard il y joignit l’art de contraindre. Ses mœurs étaient irréprochables, sa volonté opiniâtre, et sa puissance de travail surprenante. Un exemple en donnera l’idée. A l’époque où, jeune encore, il coordonnait son nouveau système. social, il se heurta à une difficulté. Il prétendait mettre d’accord ses théories avec les cinq livres sacrés et les quatre livres classiques sur lesquels reposaient les institutions qu’il voulait détruire pour leur en substituer d’autres naturellement tout opposées. Il eut la patience d’annoter d’un bout à l’autre ces volumineux ouvrages et de joindre, à chaque texte qui le gênait, un commentaire spécial, puis, cela ne suffisant pas, il composa un dictionnaire universel dans lequel, modifiant le sens des caractères réfractaires, il leur en attribuait un autre qui cadrait avec ses vues et permettait d’interpréter les auteurs dans le sens de ses désirs.

Signalé à l’attention publique par la manière brillante dont il avait passé ces examens littéraires que la tradition chinoise multiplie à l’entrée des carrières publiques, il était en outre déjà célèbre comme le précurseur d’un nouveau système et comme un implacable adversaire des théories nihilistes. A la cour même, son nom n’était pas inconnu et, dans le désarroi général, quelques-uns des hommes alors au pouvoir estimaient qu’il serait utile de s’adjoindre ce nouveau lettré dont l’influence sur les masses grandissait chaque jour et que des disciples enthousiastes et nombreux proclamaient seul capable de résoudre le problème social.