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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/92

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accomplie, la nature, l’éducation et l’exemple sont sans force. J’ai l’honneur d’être avec le dévouaient le plus respectueux,

Madame,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

E. GIBBON.


En lisant cette lettre, Mme Necker dut se dire que les regrets témoignés par Gibbon réalisaient la prédiction par laquelle elle avait terminé sa dernière lettre de jeune fille, si toutefois elle ne l’avait pas oubliée. Malgré les protestations de Gibbon, j’ai peine à croire cependant qu’il attachât beaucoup de prix à une relation dans laquelle il laissait s’introduire d’aussi longs silences. Aussi cette relation eût-elle fini peut-être par se relâcher, si le hasard de la destinée n’avait réuni de nouveau Gibbon et Mme Necker dans des lieux voisins de leur première rencontre. Tout le monde sait que Gibbon fit à plusieurs reprises de longs séjours à Lausanne et que ce fut là qu’il écrivit le dernier chapitre de son Histoire. D’un autre côté, M. et Mme Necker venaient souvent visiter les bords du lac de Genève, où les attiraient des affections et des souvenirs. Déjà une première fois ils s’étaient rencontrés à Genève avec Gibbon, et de ce séjour commun Mme Necker avait gardé un souvenir dont elle ne cherchait pas à lui cacher la douceur :


J’ai éprouvé, lui écrivait-elle plus tard de Coppet, pendant cette époque un sentiment nouveau pour moi, et peut-être pour beaucoup de gens. Je réunissois dans un même lieu et par une faveur bien rare de la providence une des douces et pures affections de ma jeunesse avec celle qui fait mon sort sur la terre et le rend si digne d’envie. Cette singularité, jointe aux agréments d’une conversation sans modèle, composait pour moi une sorte d’enchantement et la connexion du passé et du présent rendoit mes jours semblables à un songe sorti parla porte d’ivoire pour consoler les mortels. Ne voudrez-vous pas nous le faire continuer encore ? »


Un si affectueux appel ne pouvait trouver Gibbon insensible. Il fit en effet plusieurs séjours à Coppet, dont l’un au mois d’octobre 1790, aussitôt après la seconde retraite de M. Necker. Il y avait plus de trente ans qu’à deux lieues de là le jardin d’un presbytère avait été témoin des premières entrevues entre l’obscur étudiant de Lausanne et la fille du pasteur de Crassier. La vie qui les avait séparés les avait de nouveau réunis après avoir apporté à l’un la gloire, à l’autre l’éclat et les épreuves d’une haute situation sociale ;