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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/884

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IV

De toutes les salines de la région de la Méditerranée, celles de Peccais étaient les plus productives. Aujourd’hui encore, malgré les réductions considérables qu’a subies l’impôt sur le sel, elles donnent à l’état un revenu net de plus de 10 millions. D’après le compte-rendu de Necker, la gabelle rapportait au roi 54 millions de livres, c’est-à-dire autant que l’impôt sur toutes les propriétés foncières du royaume. On peut évaluer que les salines d’Aigues-Mortes valaient, alors comme aujourd’hui, le cinquième de toutes celles de la France ; elles constituaient donc pour le roi un revenu de plus de 10 millions de livres, ce qui correspondrait à peu près à une valeur actuelle d’une trentaine de millions.

On comprend tout l’intérêt que le pouvoir royal attachait non-seulement au développement des salines, mais encore aux voies de communication qui permettaient aux fermiers d’écouler vers l’intérieur du royaume les produits de leur riche exploitation ; car la gabelle n’était pas perçue sur la quantité de sel produite dans les marais, mais sur celle qui était en fait vendue et expédiée au dehors. Cet écoulement, qu’on appelait alors la « voiture du sel, » n’était pas toujours commode dans la région marécageuse du bas Rhône. Les salines d’Aigues-Mortes étaient comme des bassins entourés par les méandres des nombreux bras du Rhône aujourd’hui atterris, et le transport du sel ne pouvait se faire qu’en remontant le cours du fleuve. Mais ce fleuve lui-même, qui semblait s’offrir pour faciliter les opérations du commerce, avait des caprices fréquens et des débordemens terribles. Sans parler de ses crues ordinaires, qui devaient de temps à autre dégrader les digues de ceinture des marais salans, occasionner des ravinemens et des atterrissemens considérables et compromettre quelquefois la récolte de l’année, les chroniques de Provence et de Languedoc ont conservé, depuis l’année 1226, le souvenir de plus de trente inondations générales qui ont entièrement recouvert toute la plaine d’une véritable mer d’eau douce et chargée de limons. Il est facile dès lors de concevoir dans quelle situation devait se trouver la plaine comprise entre le Rhône et la mer, au moment de ces grandes crues. Les étangs envahis par les eaux boueuses étaient entièrement bouleversés ; les parties profondes étaient presque comblées par les sables et les limons ; et, sur certains points, la force du courant ou la puissance des remous pouvait créer des affouillemens de plusieurs mètres, dont on retrouve encore la trace. Partout le sel récemment déposé était lavé, entraîné et perdu.

Sans doute, les débordemens du Rhône, en recouvrant le sol de