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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/881

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de Saint-Jean, » de même que celles situées entre les bras atterris des Rhônes morts s’appellent encore « salines de l’abbé, » en souvenir du monastère de Psalmodi, auquel elles avaient longtemps appartenu. Successivement inféodées à divers particuliers, toutes les salines d’1igues-Mortes finirent par passer sous la suzeraineté royale et constituèrent au XIVe siècle un des revenus les plus productifs de la couronne.

La mise en ferme des marais salans et les taxes exorbitantes sur le sel sont très certainement, de toutes les mesures de l’ancien régime, celles qui ont laissé dans le peuple les souvenirs les plus odieux. Et cependant une contribution fixe sur une matière aussi répandue et dont la consommation est indispensable à la fois à la terre, aux hommes et aux animaux aurait pu être, quelque modique qu’elle eût été, d’un rendement aussi sûr que facile et devenir, au point de vue fiscal, le plus magnifique des impôts ; mais les excès du monopole et les vexations de toute nature commises par les « gabeliers » en firent bientôt le plus détesté et le plus impopulaire. Aujourd’hui encore, malgré les douceurs de la législation actuelle, cette impopularité persiste dans toute sa force comme une rancune. inassouvie du passé.

Les abus, en effet, dépassaient toute mesure. Les premières salines du royaume étaient à peine constituées dans le midi de la France que des lettres patentes de Philippe Ier, datées de 1099, prescrivaient au sénéchal de Carcassonne de s’opposer à la vente des sels autres que ceux qui provenaient des exploitations royales. Saint Louis lui-même, malgré son esprit de justice, l’extrême modération de son administration et toute sa sollicitude pour le peuple, maintint la gabelle et n’en excepta que temporairement la ville d’Aigues-Mortes en vue de favoriser le commerce de son port privilégié et le développement de la cité naissante. Mais, en 1286, Philippe le Bel la rétablit partout en France ; et, bien que les ordonnances royales reconnussent qu’elle était « dure et moult déplaisante au peuple, » elle subsista dans toute sa sévérité jusqu’à l’époque de la révolution française. Les exactions étaient tellement révoltantes que le peuple se soulevait partout en armes. Soit que les salines fussent affermées à des traitans, soit que les propriétaires des marais salans ne pussent vendre leurs produits qu’aux fermiers du roi, tout le sel recueilli dans le pays était entre les mains d’exploitans avides. Ceux-ci avaient un code spécial, des tribunaux particuliers, une force armée à leurs ordres. Les gabeliers avaient installé sur différens points du territoire des entrepôts, assignaient à chaque groupe de population, à chaque district, à chaque famille la quantité de sel qu’elle était contrainte de tirer de ces greniers officiels moyennant un prix énorme et fixé sans contrôle, leur interdisaient le droit de