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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/871

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LA RÉGION DU BAS RHÔNE.

pas beaucoup changé à la surface de notre planète ; elles sont aujourd’hui ce qu’elles étaient à l’origine des temps, intimement liées aux dispositions mêmes de ce théâtre du monde sur lequel nous nous agitons depuis plus de quatre mille ans, en changeant seulement de costume, de mœurs, de langage et de religion.

La nature, en effet, en façonnant les vallées, en creusant les golfes, en déprimant les lignes de faîte des chaînes de montagnes, nous a pour ainsi dire tracé les itinéraires dont nous ne nous écartons jamais d’une manière sensible. Aujourd’hui et dans les siècles futurs comme à l’époque des premières migrations humaines, les charrois de toute sorte suivent fidèlement les berges des mêmes fleuves, se développent sur le flanc des mêmes collines, contournent les mêmes falaises ; et, lorsqu’il s’agit de passer d’une vallée dans la vallée voisine, il faut toujours gravir les mêmes escarpemens plus ou moins exhaussés au-dessus des champs d’inondation et franchir les mêmes cols dont l’ancien nom très caractéristique de port (portus, πόρος, passage) est encore conservé dans les pays de montagnes.

L’ingénieur moderne, avec tout son art et toute sa science, n’a exécuté en somme que des rectifications presque sur place. Il a perfectionné, il perfectionne tous les jours les routes anciennes ; mais il n’a presque pas modifié les tracés et les directions générales qui existaient aux plus lointaines époques historiques connues et dès les premiers âges de la civilisation. Quelles que soient les exigences des voies de communication actuelles, malgré les déviations inévitables que nous imposent l’adoucissement de leurs pentes et le redressement de leurs courbes, on est bien souvent conduit à poser les rails d’acier sur l’assiette même des sentiers qui ont été ouverts par les tribus errantes les plus primitives, et successivement adoptés, élargis et perfectionnés par une série de peuplades demi-barbares ou civilisées, quelquefois oubliées, souvent inconnues, et dont les ossemens se retrouvent encore sous ce sol qu’elles ont si longtemps foulé.

Nulle part cette superposition des voies modernes au-dessus des voies anciennes n’est plus remarquable que dans la partie méridionale de la France et dans la zone maritime de l’ancienne province de Languedoc. Le voyageur qui part de Lyon et se dirige vers les Pyrénées commence par descendre la vallée du Rhône, resserrée entre deux lignes de collines dont les crêtes aiguës portent de distance en distance les ruines démantelées des châteaux forts de l’âge féodal. On franchit la vallée entre Tarascon et Beaucaire ; et le railway, tournant brusquement à droite, abandonne en même temps la direction du nord au sud et la berge du fleuve, qu’il avait jusqu’alors fidèlement suivies.