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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/85

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A Lausanne, le 23 juin 1763.

Mademoiselle,

Faudroit-il toujours que vous m’offriez un bonheur auquel la raison m’oblige de renoncer ! J’ai perdu votre tendresse, votre amitié me demeure et elle me fait trop d’honneur pour me permettre de balancer. Je la reçois, mademoiselle, comme un échange précieux de la mienne qui vous est toute acquise, et comme un bien dont je connois trop le prix pour le perdre jamais. Mais cette correspondance, mademoiselle, j’en sens tous les agréments, mais en même temps j’en sens tout le danger. Je le conçois par rapport à moi, je le crains pour tous les deux. Permettez que le silence m’en dérobe. Pardonnez à mes craintes, mademoiselle, elles sont fondées sur l’estime.

Dans toutes les occasions essentielles, vous trouverez toujours en moi un ami qui demande des épreuves comme des grâces. Je voudrois pouvoir vous donner plus de lumières sur la question que vous me faites. L’état de demoiselle de compagnie est en Angleterre, comme partout ailleurs, très incertain. Il varie selon le caractère des personnes avec lesquelles on vit. Mais vous, mademoiselle, vous en devriez tout espérer. Il leur serait impossible de vous refuser leur estime et bien difficile de ne pas vous accorder leur amitié.

L’envie de lire comme il le méritoit le précieux morceau dont vous m’avez honoré a retardé ma réponse. Son mérite réel et le plaisir de voir cette marque de votre souvenir a imposé silence à la tendresse paternelle, et un auteur (peut-être pour la première fois) a trouvé de la satisfaction à lire la critique de son premier ouvrage. J’ai admiré la justesse d’un grand nombre de vos observations, et j’ai remarqué que toutes les fois que vous avez raison, c’est parce que vous avez beaucoup exercé votre esprit, et que, si vous avez quelquefois tort, c’est pour n’avoir pas assez exercé vos yeux. J’ai l’honneur d’être, avec une considération très distinguée,

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

(Sic) DE GUIBON.


C’est en ces termes que Gibbon répondait à une femme qu’il avait aimée. Tout en l’assurant que dans toutes les circonstances essentielles elle trouverait en lui un appui, il se dérobait par le silence à une amitié dans laquelle il affectait de voir un danger pour son propre repos. D’un autre côté, la médiation de Rousseau, que Gibbon n’alla même pas voir, ne réussit pas mieux, et sur le récit que Moultou lui fit de toute l’aventure, il porta sur le héros du roman