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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/80

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Adieu, mademoiselle, cette lettre doit vous paroître étrange à tous égards, elle est l’image de mon âme.

Je vous ai écrit deux fois en route ; à un village de Lorraine et de Maestricht, et une fois de Londres ; vous ne les avez pas reçu ; je ne sais pas si je dois espérer que celle-ci vous parvienne. J’ai l’honneur d’être, avec des sentiments qui font le tourment de ma vie et une estime que rien ne peut altérer,

Mademoiselle,

votre très humble et très obéissant serviteur,

GIBBON.

Buriton, 24 août 1762.

Quelle réponse Suzanne Curchod fit-elle à cette lettre ? Je l’ignore, mais il ne paraît pas qu’elle en ait conçu sur-le-champ le ressentiment qu’on pourrait croire. Elle se souvenait sans doute qu’elle-même avait déclaré à Gibbon ne pas vouloir d’un mariage conclu contre la volonté paternelle, et peut-être, trompée par ces protestations, mit-elle son espérance dans la durée d’un amour auquel elle continuait de croire. Elle dut être confirmée dans cette espérance, en apprenant au printemps de 1763 (c’est-à-dire quelques mois après avoir reçu cette lettre) que Gibbon venait d’arriver à Lausanne. Quel avait pu être le dessein de Gibbon en entreprenant ce voyage inutile, qui devait fatalement le remettre en présence de celle qu’il avait abandonnée ? Dans le récit de son second séjour à Lausanne, qui tient plusieurs pages de ses mémoires, il ne parle pas plus de Suzanne Curchod que si elle eût quitté le pays. Ce silence est d’autant plus singulier que la rupture complète ne date que de cette rencontre, qui acheva d’éclairer la jeune fille aveuglée. J’ignore si elle se trouva par hasard en présence de Gibbon et si l’accueil qu’elle en reçut fit tomber le bandeau qui couvrait ses yeux, ou si elle fut au contraire avertie par le peu d’empressement qu’il mit à rechercher une entrevue, mais, peu de jours après l’arrivée de Gibbon à Lausanne, elle lui écrivit une lettre dont l’accent pathétique montre qu’elle était bien du siècle de Julie. Quelques personnes s’étonneront peut-être de me voir publier des lettres aussi intimes et aussi passionnées que celle-ci et d’autres encore ; mais je dirai tout de suite avec franchise qu’à mes yeux ce n’est point faire tort à la mémoire d’une femme que de la montrer capable de passion, lorsque la passion ne l’a jamais entraînée à l’ombre d’une défaillance, et je crois que Suzanne Curchod excitera plus d’intérêt si je parviens à montrer que, loin d’être la personne froide et compassée