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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/795

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distingués[1], suivant des procédés plus ou moins renouvelés de l’empereur Nicolas, s’en prendre aux études et à la culture modernes, modifier les programmes d’enseignement, substituer les études classiques aux sciences physiques, ou vice versa ; on aurait beau limiter le nombre des étudians ou borner la sphère des études, refouler les femmes et les jeunes filles aspirant à l’instruction supérieure et à l’égalité avec l’autre sexe ; on aurait beau interdire à la charité ou à la vanité publique ou privée ces nombreuses fondations de bourses de gymnase et d’université, qui trop souvent ne servent qu’au recrutement du prolétariat lettré ; il resterait toujours assez d’alimens et de prosélytes pour le nihilisme. On aurait beau, comme il en a été mainte fois question, soumettre les universités et leurs élèves à la discipline militaire, faire porter aux étudians un uniforme, les enfermer dans des pensionnats ou des casernes, ce ne seraient jamais là que des palliatifs plus propres à cacher les progrès du mal qu’à le guérir. Pour la jeunesse et la nation, il faudrait, croyons-nous, une autre cure, un autre régime. Il y a des maladies que l’on traitait jadis par la diète et les saignées, que l’on soigne aujourd’hui avec les fortifians, les toniques, le grand air, l’exercice. Le cas de la Russie est de ce nombre, il serait temps de la mettre à un régime moins débilitant.

Contre l’épidémie révolutionnaire, la science moderne ne possède ni préservatif assuré ni spécifique certain. Les ignorans ou les charlatans en peuvent seuls promettre. Pour les peuples contemporains, l’esprit révolutionnaire est un de ces maux avec lesquels il faut s’habituer à vivre ; toute la question, en Russie comme en France, comme partout, c’est d’être assez fort pour le supporter. Or de tous les moyens, de tous les topiques conseillés pour cela le plus sûr semble encore la liberté politique. C’est là une recette déjà vieille, déjà démodée auprès de bien des personnes, pour quelques-unes même pire que le mal qu’elle prétend combattre ; à nos yeux, c’est la seule efficace. Tous les gouvernemens qui en ont sincèrement et patiemment usé s’en sont bien trouvés. Le lecteur a déjà pu l’entrevoir dans le cours de ces études : ce dont souffre surtout la Russie, c’est le défaut absolu de liberté politique. Aux vagues aspirations qui s’éveillent dans la jeunesse et la société, il faut, sous peine d’explosion, ouvrir une issue légale. Comment et dans quelle mesure les libertés politiques, les libertés nécessaires, pourraient-elles s’acclimater dans l’empire autocratique ? Ce sera quelque jour l’objet de nos recherches.


Anatole Leroy-Beaulieu.

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  1. Le prince Mechtchersky, par exemple, dans des lettres au Nord en 1878.