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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/794

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ont pu massacrer quelques fonctionnaires, brûler des maisons, des quartiers, des villes presque entières, ils n’ont pu soulever la plus petite insurrection. En vain se sont-ils attaqués à la fois au peuple des villes et des campagnes, à la bureaucratie, à l’armée même. Il ne leur a servi de rien d’avoir des complices parmi leurs adversaires officiels et de gagner des auxiliaires dans les rangs des troupes, comme ce lieutenant Doubrovine, l’officier terroriste pendu à Saint-Pétersbourg l’été dernier[1]. Ils n’ont réussi qu’à se rendre odieux au peuple et à fournir des armes aux ennemis du progrès. S’ils ont contraint le gouvernement à recourir à des précautions et à des rigueurs inusitées, c’est le pays qui en a souffert, le pays ramené par eux en arrière et qui leur en garde une juste rancune.

L’agitation nihiliste des années 1878 et 1879 a mis au jour l’impuissance absolue avec la faiblesse réelle des révolutionnaires. Est-ce à dire pour cela que tout ce mouvement nihiliste, que cette effervescence des esprits dans certaines classes de la jeunesse, soit sans dommage pour l’état, sans danger pour le gouvernement ? Assurément non. Le mal, le péril actuel ce n’est pas une révolution aujourd’hui insensée, chimérique, impossible ; c’est une énervante et stérile agitation toujours renouvelée, c’est une sorte de fièvre périodique avec de violens accès succédant régulièrement à des périodes de calme apparent et de dépression. Le péril prochain, ce n’est pas l’anarchie politique, c’est une anarchie intellectuelle, une anarchie morale qui épuise la nation en efforts sans issue, qui laisse le pays inquiet, énervé, sans direction nette, sans voie tracée, sans horizon distinct, qui laisse l’état usé et affaibli dans tous ses ressorts. Il y a plus, une telle situation ne saurait se prolonger indéfiniment ; il ne faudrait pas un grand nombre d’années, pas une génération peut-être, pour que toutes les catastrophes devinssent possibles.

De ce qu’il n’atteint guère encore que la surface de la nation, il ne s’ensuit pas que le radicalisme soit un accident passager, une maladie sans gravité, dont le tempérament russe soit assez fort et assez sain pour triompher tout seul. L’esprit révolutionnaire est de ces maux que la nature ne suffit pas à guérir. Le nihilisme est un ulcère qui, s’il n’est pas soigné, menace de devenir incurable, de ronger tout le corps social et d’atteindre peu à peu les organes essentiels.

Le remède, le traitement efficace, on ne saurait le trouver ni dans les mesures répressives, ni dans les mesures préventives. En vain songe-t-on à s’attaquer aux racines du mal dans les universités et les écoles. On aurait beau, selon les conseils de quelques esprits

  1. Doubrovine avait rédigé des notes et une sorte de règlement pour ce qu’il appelait les officiers terroristes russes.