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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/770

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qu’oublieux du précepte évangélique, on a trop fréquemment cousu du drap neuf à de vieux vêtemens, et versé du vin nouveau dans de vieilles outres au risque de les faire éclater.

Dans le monde complexe de la politique, la vérité a souvent plusieurs faces ; deux thèses en apparence inconciliables peuvent chacune contenir une moitié du vrai. C’est peut-être ici le cas. En tout pays, il est malaisé de faire de grands changemens sans en faire rêver de plus vastes et malaisé de faire de grandes réformes sans agiter le fond social que l’on remue. Dans les transformations politiques, un peuple peut éviter les révolutions, il ne saurait guère éviter l’esprit révolutionnaire.

Les innovations discutées disposent à tout remettre en question ; à l’état de projets, elles excitent démesurément les espérances et les impatiences ; une fois réalisées, elles engendrent, avec les déceptions, les rancunes et les ressentimens. En Russie, comme partout où les gouvernemens n’ont pas reculé devant une grande tâche, il en est résulté une sorte de trouble temporaire, de malaise transitoire ; mais en Russie, ce n’est là, croyons-nous, que la moindre raison des difficultés présentes. La cause principale et la plus profonde, c’est celle que nous avons plus d’une fois indiquée : c’est le manque de logique, le manque de plan général de toutes ces réformes, trop souvent cousues pièce à pièce, sans lien entre elles, sans enchaînement même entre leurs diverses parties, et presque aussi souvent restreintes encore dans la pratique, éludées ou indirectement suspendues par ceux qui ont mission de les appliquer. C’est le défaut d’harmonie et de concordance des lois nouvelles entre elles, et de ces lois avec les vieilles mœurs, avec les débris des anciennes institutions demeurées debout. La Russie des réformes ressemble ainsi à une ancienne maison, reconstruite à neuf dans quelques-unes de ses parties, conservée presque intacte dans les autres, et cela sans que l’architecte ait pris soin de raccorder les diverses pièces, avec des différences de niveau à chaque étage, avec des salles basses et obscures faisant suite à des chambres hautes et bien éclairées. On ne saurait s’étonner que parmi les habitans, les uns regrettent ce qui a été détruit, les autres croient indispensable de régulariser les façades et l’intérieur, tandis que les plus jeunes prétendent tout jeter bas pour tout refaire à neuf.

Ce double défaut d’harmonie entre les institutions entre elles et entre les institutions et les pratiques gouvernementales, fomente naturellement l’esprit révolutionnaire avec le mécontentement, les défiances et l’irritation. Est-ce à dire que ce soit la seule cause de la diffusion du radicalisme et des ravages des idées subversives ? Nullement ; il en est une autre d’égale importance et qu’on ne doit point perdre de vue. Le mal dont souffre la Russie, il ne faut pas