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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/749

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des années où nous étions nous-mêmes exposés aux embûches de ce dieu malin, — plusieurs parmi nous, et notre ami du Nord le premier, ne sont pas encore aujourd’hui si complètement hors d’atteinte ; — reportons-nous à cet âge dont nous aurons beau sourire, mais que nous ne cesserons pas de regretter : quelle large place les incidens qu’à l’heure qu’il est nous traitons de futiles, prenaient alors dans nos préoccupations, dans nos joies ou dans nos douleurs ! Et lorsque d’aventure nous trouvions tel de nos soucis ou de nos ravissemens rendus par un sonnet de Pétrarque, ou par une canzone de Tasse, dans des images saisissantes et brillantes, dans un langage qui est une musique pour l’oreille même de l’étranger, — oh ! que nous étions reconnaissans à ces poètes d’avoir parlé si bien et si longuement de tant de petits riens, que nous leur savions gré d’avoir généreusement chanté tous ces paulo minora ! Il n’est pas jusqu’au dessin si vague et si dépourvu de relief de toutes ces donne gentili qui, à l’occasion, ne nous arrangeât admirablement : cela nous permettait de mieux encore les identifier avec la dame de nos pensées, de prêter à Béatrice, à Laure ou à Léonore certaine couleur de cheveux qui, à ce moment, avait toutes nos préférences. Quant à nous demander si ces poètes avaient vraiment aimé, certes, nous n’y pensions même pas ! La sincérité de leurs sentimens ? mais elle nous était affirmée par la réalité de nos sensations !

Qu’importe en effet que l’auteur des Rime, que l’auteur de la Gerusalemme ait plus ou moins sérieusement, plus ou moins fidèlement aimé la femme que célébrait sa poésie, pourvu que cette poésie nous émeuve et nous charme ? Qu’importe ce qu’a été la Fornarina, pourvu que le tableau pour lequel elle avait posé soit devenu la Madonna del Sisto ? C’est un déplorable travers de la critique moderne de demander au poète les pièces justificatives de chacune de ses inspirations, et de triompher dès qu’elle parvient à le prendre en flagrant anachronisme de cœur, à mettre ses vers en contradiction avec les dates. Elle méconnaît tout simplement que long parfois est chez le génie l’intervalle entre l’éclair qui illumine et la parole qui gronde, ce à quoi du reste l’art ne perd rien, bien au contraire, car « l’œil de l’âme » a, lui aussi, ses exigences d’optique ; il a besoin d’une certaine distance pour embrasser un ensemble, et déjà Schiller a fait la remarque judicieuse que la main qui tremble encore sous le coup de l’émotion ne saurait que mal dessiner. Le Si vis me flere d’Horace ne signifie pas du tout que pour arracher des larmes il faut pleurer soi-même, mais seulement qu’il faut avoir pleuré, qu’il faut avoir un jour éprouvé les sentimens qu’on veut peindre et faire partager. Que Dante, que Pétrarque, que Tasse aient à tel moment de leur existence entendu