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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/728

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pourquoi chercher la tragédie de Dante ailleurs que dans ce qui fait notre tragédie à nous tous ?..

LA COMTESSE. — Ah ! çà, marchese, vous prenez donc bien au sérieux la passion de Dante pour Béatrice ?

LE VICOMTE GERARD. — Vous m’épouvantez, madame, par une pareille question, pour ne pas dire par un pareil blasphème ! Comment, si nous prenons au sérieux la passion de Dante pour Béatrice ? Grand Dieu ! voilà un des esprits les plus sublimes, un des cœurs les plus nobles dont ait eu à s’enorgueillir notre humanité, et qui dès les tendres années de l’enfance brûle de la plus pure des flammes pour une jeune fille à laquelle je veux bien accorder tous les charmes du monde. Il en fait son idole et sa divinité ; elle devient l’âme de son âme, l’objet unique de ses pensées, de ses joies, de ses douleurs et de ses inspirations. Il la célèbre durant qu’elle habite la terre, il la glorifie après qu’elle en a disparu ; il rend immortel son nom, et lui élève un monument comme n’en a eu ni un Alexandre, ni un César, ni un Napoléon... Et tout cela ne serait pas encore suffisant, tout cela ne serait pas assez probant ? Mais que vous faut-il donc, ô sexe enchanteur et tourmenteur, que vous faut-il pour vous convaincre de la sincérité de nos sentimens ?

LA COMTESSE. — Raillez à votre aise, monsieur le diplomate, vous ne dérouterez pas mon bon sens. Soyons de bon compte, et précisons les faits avec franchise. Dante tombe amoureux de la Portinari à l’âge de neuf ans : précocité surprenante, mais je veux bien lui passer cette licence poétique. Il la voit et il la chante ; il lui parle pour la première fois à dix-huit ans, et il continue de la chanter ; elle en épouse bientôt un autre sans qu’il en soit marri ou seulement fâché, et il la chante de plus belle ; elle ne tarde pas à mourir, il se lamente, la chante plus que jamais et s’empresse de prendre femme. Il épouse la Gemma Donati l’année même qui suit la mort de Béatrice...

LE VICOMTE GERARD. — Il s’est marié !.. Oyez la grande trahison d’Alighieri ! Le malheureux, non-seulement il s’est marié, mais il a même eu six ou sept enfans ; et si je demandais : Que vouliez-vous qu’il fît ? on me répondrait certainement par le mot du vieil Horace de notre vieux Corneille... Ah ! que c’est bien là le raisonnement des femmes, et que mon ami Dumas a eu du génie en faisant dire à une de ses grandes dames : « Comment, monsieur, vous m’avez aimée, vous n’en êtes pas mort, et vous voulez que je vous parle ?.. »

LA COMTESSE. — Prenez garde, vicomte, que vos insolences ne