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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/727

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CAUSERIES FLORENTINES

II. [1]
BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.

Cara contessa, dit le lendemain le marchese Arrigo aussitôt que la châtelaine eut donné le signal de la causerie habituelle, — cara contessa, me serait-il permis de présenter une observation au sujet de la séance précédente, pour parler l’insipide langage de nos illustres bavards du Monte Citorio ? Pourquoi, madame, en énumérant hier les divers hommes dans Dante, — le poète, le croyant, le penseur, le politique, — avez-vous passé sous silence, et comme à dessein, l’homme sensible et l’amoureux ? L’amour a pourtant eu sa place assez grande, il me semble, dans la vie et dans l’œuvre de ce génie extraordinaire qui a pu dire de lui-même :

I’ mi son un che, quando
Amore spira, noto, ed a quel modo
Che detta dentro, vo significando [2].


N’est-ce pas du reste sous ce signe que le connaît, que le célèbre le sentiment général, l’instinct des peuples qui se trompe si rarement ? Interrogez cet instinct populaire : il ne sait presque rien de la bataille de Campaldino, ni des violences de Donati, et il se soucie fort peu de la scolastique de saint Thomas et de la politique de Boniface VIII ; pour lui, Dante, c’est avant tout, c’est surtout l’amant de la Portinari. Pourquoi ne pas accepter ce jugement universel,

  1. Voyez la Revue du 15 janvier.
  2. Purgatorio, XXIV, 52-54.