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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/692

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l’était moins de son propre salut, comme le prouvent les prières qu’il avait l’habitude de mettre par écrit, prières touchantes où il ne cessait de se reprocher son indolence, sa gourmandise et l’inutilité de ses bonnes résolutions.

Sa foi, comme l’a dit admirablement Macaulay, avait assez de rayons pour le guider, mais pas assez de lumière pour le réjouir ; De là cette terreur de la mort qui lui faisait prétendre que la vie humaine, avec ses occupations, ses ambitions, ses plaisirs et ses crimes n’avait pour raison et pour but que la nécessité da se cacher jusqu’au bout la loi fatale à laquelle toute créature humaine est soumise. Le plus grand des supplices eût certainement été pour lui de demeurer en repos dans cette chambre, dont parle Pascal, et il est probable que son intelligence n’aurait pas résisté à la solitude. Tout jeune encore, à Lichfield, il avait déjà ressenti les atteintes de l’hypocondrie dont il devait souffrir jusqu’à son dernier : jour. Il n’y échappait, car la lecture ne parvenait pas toujours à le distraire, que par la conversation. Il n’était jamais plus à l’aise que dans une de ces tavernes qu’il nommait le trône de la félicité humaine, entouré d’auditeurs sachant lui donner la réplique ou le contredire à propos. Une circonstance inattendue, en le mettant une fois pour toutes à l’abri de la gêne, allait bientôt lui permettre de satisfaire son penchant pour ce genre de dissipation qui lui était devenu nécessaire. Quelques amis, à l’avènement de George III, obtinrent des ministres du nouveau roi que Johnson fût proposé, pour une pension de 300 livres. La libéralité, comme le fait remarquer M. Leslie Stephen, n’était pas excessive, si l’on songe que Horace Walpole et d’autres encore, par la seule raison qu’ils étaient les fils de leurs pères, jouissaient de sinécures dont les revenus se comptaient non par centaines, mais par milliers de livres. Néanmoins, l’offre toucha tellement Johnson que, ne trouvant pas de termes assez forts dans son dictionnaire, il dut recourir au français pour exprimer sa reconnaissance : il déclara qu’il était « pénétré des bontés de sa majesté. » Un scrupule le retenait encore : il avait jadis donné du mot pension l’explication suivante : « En Angleterre on entend généralement par là le salaire que reçoit un mercenaire politique pour trahir son pays. » Au risque de démentir ses propres définitions, l’auteur du dictionnaire, ayant pris conseil de ses amis, finit par se laisser pensionner. Il était bien convenu d’ailleurs que c’était la récompense de travaux littéraires passés plutôt que le prix de services politiques à venir. « Maintenant, disait Johnson, je ne puis plus maudire la maison de Hanovre, mais j’estime que ce plaisir, comme celui de boire à la santé du roi Jacques, est amplement compensé par une rente de 300 livres. » Son jacobitisme n’eut pas d’autre oraison funèbre. Il est vrai qu’il ne l’enterrait pas tout