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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/688

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à 1752, fit à cet égard beaucoup pour sa réputation. On chercherait vainement dans cet humble successeur du Spectateur les grâces légères, les traits délicats, la douce ironie qui donnent tant de charme aux écrits de Steele et d’Addison. Aucun personnage ne s’y dresse en pied, et, comme on l’a dit justement, si quelque femme y parle, c’est la voix de Johnson en jupons qu’on entend. L’auteur veut surtout instruire. De ces pages à l’allure pesante on pourrait extraire tout un système de morale. Johnson discute sur les connaissances utiles, sur la vengeance, sur la retraite, sur la patience, sur la chasse aux héritages, sur l’affectation, en un mot sur les vices, les travers et les ridicules éternels de l’humanité ; et il met au service de ces lieux communs un style si grave, des images si pompeuses, tant de mots à tournure grecque ou romaine qu’on serait tenté de lui faire le compliment de Vadius à Trissotin et de lui dire :

On voit partout chez vous l’ithos et le pathos.


Aussi, moins heureux que les essais périodiques dont il ferme la série, le Rambler a-t-il vécu. Personne aujourd’hui ne s’aventure à le tirer de la poussière des bibliothèques, ne fût-ce que pour y chercher la raison du succès qu’il obtenait jadis auprès de tant de lecteurs, sans oublier Mrs Johnson dont il faisait les délices. La bonne dame avouait même qu’elle n’aurait jamais cru son mari capable d’un tel effort de génie. Elle n’était pas d’ailleurs destinée à survivre longtemps au Rambler. Le dernier numéro venait à peine de paraître qu’elle mourut. Si vaillant qu’il fût, le moraliste chancela d’abord sous le coup. Quoique Mrs Johnson n’eût pas toujours montré envers son mari une parfaite égalité d’humeur, celui-ci perdait en elle une personne dont l’admiration ne lui avait jamais manqué. Une note écrite dans les derniers temps de sa vie témoigne d’une façon touchante que sa douleur n’était pas de celles qui se dissipent en violens éclats :

« Voici le jour où, en 1752, ma chère Letty mourut. Je viens de faire une prière de repentance et de contrition ; peut-être Letty prie-t-elle en ce moment pour moi. Que Dieu me soit en aide ! Nous fûmes mariés environ dix-sept ans, en voilà trente que nous sommes séparés. »

Johnson chercha d’abord dans le travail une diversion à son chagrin. Pour mieux écarter les souvenirs pénibles, il s’installa dans son grenier, seul endroit où il n’eût jamais vu Mrs Johnson, et se remit au grand dictionnaire dont il avait formé le projet depuis longtemps, semble-t-il. C’était une entreprise considérable, et, si l’auteur ne se dissimulait pas la peine que l’ouvrage lui coûterait,