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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/684

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couleur. On a prétendu que l’usage du fard et des spiritueux n’était pas étranger à l’éclat de son teint. De son côté, Johnson ne payait pas de mine. Il était maigre et « l’immense structure de ses os offrait quelque chose de hideux » que ne rachetaient point des marques trop visibles de scrofules. Des gestes convulsifs, qui le faisaient parfois prendre pour un possédé, complétaient le personnage. Tel qu’il était, il plut à la dame, qui déclara que dans toute sa vie elle n’avait pas rencontré d’homme plus sensé. Johnson en revanche la proclamait belle et n’en voulut jamais démordre. Ce mariage d’inclination se fit à Derby, où le fiancé et la fiancée se rendirent à cheval, non sans avoir eu en route une petite altercation que Johnson racontait plus tard en ces termes à son spirituel ami Beauclerk :

« Monsieur, Mrs Porter avait lu les vieux romans et s’était mis en tête l’idée fantastique qu’une femme de cœur doit traiter son amant comme un chien. En conséquence, monsieur, elle me dit d’abord que j’allais trop vite et qu’elle ne pouvait pas me suivre, et quand j’eus ralenti mon allure, elle se mit à me dépasser en se plaignant que je restasse en arrière. Je n’étais pas homme à me faire l’esclave d’un caprice, et je résolus de me montrer au commencement tel que j’entendais rester jusqu’à la fin. Je poussai donc vivement mon cheval de façon à me trouver bientôt hors de vue. La route passait entre deux haies, et j’étais sûr quelle ne pouvait s’égarer. Je réussis ainsi à me faire rattraper ; mais lorsqu’elle m’eut rejoint, je vis qu’elle était tout en larmes. »

Si Mrs Porter avait eu vingt ans de moins, elle aurait sans doute tourné bride et faussé compagnie à son fiancé ; elle ne le fit pas et elle eut raison, car jamais épouse de cet âge ne se vit mieux aimée. Elle apportait à son mari une petite fortune de 800 livres. Ce n’était pas assez pour que Johnson pût vivre dans la paresse studieuse qui lui aurait si bien convenu. Aussi songea-t-il une seconde fois à l’enseignement. Il annonça qu’il recevrait chez lui les jeunes gentlemen qui voudraient apprendre le latin et le grec. Or, s’il s’entendait admirablement à tracer un programme complet d’études classiques, il avait l’humeur trop bizarre pour réussir dans la tâche qu’il se proposait. « L’académie d’Edial, près de Lichfield, » cessa d’exister au bout d’une année. Elle avait cependant un grand nom à inscrire dans ses annales : c’est à Edial que, devant les ridicules de son professeur, David Garrick se sentit comédien. Après cet essai malheureux, Johnson partit pour Londres, sans sa femme, avec une grosse tragédie dans la tête, et dans la poche une bourse assez mince. La vie qu’il mena avant de parvenir à la célébrité ne nous est pas connue dans le détail ; mais le souvenir lui en était si amer