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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/650

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l’agriculture, de voir ce qui se passe à propos des machines agricoles, dont le haut prix est un des principaux obstacles qui s’opposent à leur diffusion dans les campagnes. Celles qui nous viennent de l’étranger sont beaucoup meilleures et coûtent moitié moins cher que les nôtres ; mais on a cru devoir les frapper d’un droit élevé pour favoriser la fabrication indigène. Cependant les fabricans français se disent en mesure de produire des instrumens aussi bons et à aussi bon marché que les Anglais ou les Américains, s’ils avaient à leur disposition des fers et des aciers de même qualité que ceux-ci, et ils renonceraient volontiers à toute protection s’ils pouvaient faire venir du dehors les matières à employer. C’est donc pour favoriser le maître de forges qu’on arrête l’essor que la fabrication de ces instrumens pourrait prendre, et qu’on cause par contre-coup un préjudice sérieux à toutes les branches de l’agriculture. Cette inégalité choquante entre l’industrie et l’agriculture ne fera que s’accentuer encore si l’agitation protectionniste aboutit à un relèvement des droits, parce que ceux dont on frappera les produits agricoles seront toujours hors de proportion avec ceux des produits manufacturés ; qu’on donnera par là une impulsion factice à l’industrie et que la main-d’œuvre abandonnera de plus en plus les travaux des champs pour ceux de l’atelier. Mais admettons que toutes les espérances se réalisent, qu’on puisse frapper les produits étrangers sans que les nôtres soient taxés à leur tour par les autres nations ; admettons que le prix de tous les produits de la terre s’élève en proportion des droits établis ; au profit de qui aura-t-on obtenu ce renchérissement général ? Ce n’est certainement pas au profit des 15,700,000 individus composant la population ouvrière agricole, qui devront tout payer cher sans voir leur salaire augmenté ; ce n’est pas au profit des 2,500,000 individus qui, cultivant moins de 10 hectares, consomment eux-mêmes leurs produits, et ne vendent qu’accidentellement l’excédent de leur récolte. Ce seront donc seulement les 800,000 propriétaires ou fermiers qui exploitent plus de 10 hectares qui pourront en tirer bénéfice. Voyons donc à quel chiffre celui-ci pourra se monter. Si nous supposons une moyenne de 25 hectares par exploitation, chacune d’elles, avec un assolement normal, aurait environ 6 hectares en blé et produirait, à raison de 15 hectolitres à l’hectare, 90 hectolitres. Si l’on admet qu’un droit de 2 fr. 60 surélève d’autant le prix de l’hectolitre, ce qui n’arrivera pas dans les années ordinaires, chacun de ces 800,000 cultivateurs toucherait une plus-value de 234 francs. Et c’est pour un aussi piètre résultat que vous allez provoquer un renchérissement général et vous exposer à vous faire dire que vous spéculez sur la famine, quand vous avez mille moyens d’encourager l’agriculture