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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/636

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puissance ? Est-ce que pour aimer son pays, il faut être protectionniste en France et libre échangiste en Angleterre ? Ceux pour qui l’exemple de la Prusse, devenue protectionniste, est un argument sans réplique, ont-ils bien qualité pour se prétendre seuls bons Français ? Il faut tout au moins qu’ils croient leur pays tombé bien bas pour lui proposer en matière économique un pareil modèle. Si nous voulions aller au fond des choses et scruter les consciences, peut-être reconnaîtrions-nous que ce ne sont pas ceux qui parlent si haut des intérêts nationaux qui ont été le plus douloureusement affectés des malheurs de notre patrie et de la perte de nos provinces ; peut-être trouverions-nous que certains industriels n’ont pas précisément déploré que les produits alsaciens devinssent pour nous des produits étrangers à taxer à la frontière. L’empressement qu’ils ont mis à les éloigner de nos marchés, au risque de ruiner d’anciens compatriotes, dont le principal débouché avait jusqu’alors été la France, laisse au moins planer quelque doute sur leurs véritables sentimens.

Il serait fastidieux de relever toutes les contradictions, de rétorquer tous les sophismes soulevés à cette occasion. Ainsi, on veut taxer les produits étrangers, sous prétexte de protéger le travail national et de conserver aux ouvriers un salaire élevé, tandis que d’un autre côté on se plaint que l’élévation du prix de la main-d’œuvre ait augmenté les frais de production au point de ne plus nous permettre de soutenir la concurrence des autres nations ; Il faudrait cependant s’entendre ; et si les salaires sont trop élevés, il paraît au moins inutile de chercher à les augmenter encore. On ne veut pas comprendre ion plus ce fait si simple que lorsque les Anglais nous envoient, par exemple, 500 tonnes de fer au prix de 200 francs l’une, c’est une somme de 100,000 francs que nous sommes obligés de leur payer, ce que nous ne pouvons faire ; qu’en leur donnant en échange des produits de notre sol ou de notre industrie ; que si l’on empêche les 500 tonnes de fer anglais d’entrer chez nous, on empêche du même coup nos vins ou nos soieries d’en sortir ; que pour favoriser l’industrie métallurgique, on nuit à toutes les autres, et qu’on cause en fin de compte un préjudice aux producteurs et aux consommateurs des deux pays.

Il ne faut pas d’ailleurs s’imaginer que l’invasion des produits étrangers se fait subitement, le jour même où les droits qui les tenaient écartés sont abaissés ; elle n’a lieu, au contraire, que progressivement, au fur et à mesure que les moyens de production se multiplient dans les deux pays et que les objets d’échange deviennent plus abondans. L’importation et l’exportation sont corrélatives et se développent simultanément au grand bénéfice des mations qui ont adopté le principe de la liberté commerciale. Ces opérations