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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/548

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parfaite fée. » Ordinairement quelques mots lui suffisent ; quelquefois le portrait s’allonge, et l’on admire alors avec quelle habileté, il arrive, par la peinture physique du personnage, à nous faire deviner son caractère, et, pour ainsi dire, nous montre l’âme à travers le corps. Voici le président de Harlay, un des hommes que Saint-Simon a le plus détestés : ne le voit-on pas devant soi quand on a lu ces lignes où il le dépeint : « Pour l’extérieur, un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlans, perçants, qui ne regardaient qu’à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en terre… Il se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n’avancer qu’à force de révérences respectueuses et comme honteuses, à droite, à gauche, à Versailles. » Ce qui est très curieux, ce que montrent avec évidence les rapprochemens que fait M. de Boislisle, c’est qu’une fois qu’il avait vu les gens d’une façon, il les revoyait toujours de même. Mme de Lesdiguières sera toute sa vie « une espèce de fée, dans son palais enchanté, » et il ne la désignera jamais autrement. La première fois qu’il parle de Mme de Luxembourg, qui était affreusement laide de taille et de visage, il l’appelle « une grosse harengère dans son tonneau. » Cette expression pittoresque revient sous sa plume quand il mentionne sa mort. Ce n’est pas qu’il se copie, c’est que l’image, une fois gravée dans son esprit, ne s’efface plus, et que le personnage se représente toujours à lui comme il l’a vu d’abord.

Cette fidélité de sa mémoire montre à quel point la première impression était forte chez lui. Il était né observateur. A chaque occasion grave, il se plaçait à son poste de courtisan et de curieux : de là, il suivait les intrigues, il étudiait les cabales, partout présent, attentif à dévorer l’air de tous, « perçant de ses regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement. » Ces grandes scènes ne se sont jamais effacées de son souvenir, où rien ne vieillissait, et, quand il a fallu les décrire, il les y a retrouvées avec la vivacité du premier jour. Nous en avons la preuve dans le premier volume que publie M. de Boislisle. Saint-Simon n’avait pas dix-sept ans, il venait de paraître à la cour, quand il fut témoin d’un spectacle qu’il n’a jamais oublié. Il s’agissait du mariage du duc de Chartres, celui qui fut plus tard le régent, avec la fille du roi et de Mlle de Montespan, Mlle de Blois. Le roi désirait avec passion ce grand établissement pour sa fille ; son frère et son neveu étaient incapables de résistance, mais on pensait que Madame, une Allemande entichée de sa noblesse et qui ne voulait pas de bâtards dans sa maison, ferait un éclat. Il avait déjà transpiré quelque