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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/422

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discipline ne pourrait amender ; mais il recule, et nous le regrettons, devant une interdiction absolue qui, pour nous, s’impose avec l’évidence et la nécessité d’un principe.

Au XVIe siècle, de grandes intelligences protestent éloquemment contre le système d’éducation du moyen âge, et posent déjà les fondemens de la pédagogie moderne. Il suffit de rappeler les noms glorieux de Rabelais et de Montaigne. Comme le large rire et les bouffonneries énormes du premier font bonne justice des subtilités pédantesques de la scolastique, des commentaires fastidieux, interminables, qui avaient pris la place des chefs-d’œuvre originaux, de l’abus de l’érudition et des citations, du latin barbare, du français latine de ces escholiers de Lutèce qui « déambulent par les compites et quadrivies de l’urbe pour capter la bénivolence de l’omniiuge, omniforme, et omnigène sexe féminin ! » Quelles journées bien remplies que celles du jeune Gargantua sous la conduite de son précepteur Ponocrate ! Elles commencent à quatre heures du matin, par une prière au « grand plasmateur de l’univers, » et jusqu’au soir, pas une minute n’est perdue. Les exercices variés du corps s’y mêlent heureusement aux travaux de l’esprit. Le grec, que le moyen âge avait négligé, qu’Abélard n’avait jamais su, et que les théologiens, pour se dispenser de l’étudier, appelaient la langue des hérésies, prend le pas sur le latin. D’ailleurs, au-dessus de l’enseignement purement formel et littéraire, Rabelais met volontiers celui des sciences. Par ses propres observations et les remarques que lui suggère son précepteur, Gargantua s’instruit comme en se jouant des propriétés des objets qui s’offrent à lui, à table, en promenade, en récréation : ce sont déjà les leçons de choses, qui jouent un rôle si considérable dans la pédagogie contemporaine. Arithmétique, géométrie, astronomie, musique, Gargantua apprend tout de même, par moyens sensibles, par méthodes amusantes ; pour la botanique, on en fait « en passant par quelques prez ou aultres lieux herbus, visitans les arbres et les plantes, les conférans avec les livres des anciens qui en ont escript… et en emportant les pleines mains au logis. » Pas de leçons directes, nul enseignement positif, didactique. Le maître se contente d’exciter la réflexion personnelle de l’élève, de l’orienter vers le vrai, lui laissant le plaisir et le profit d’y marcher tout seul.

Ne demandez pas à Rabelais une exposition précise des moyens les plus propres à atteindre l’idéal qu’il propose ; il n’a que des vues, des pressentimens de ce que doit être l’éducation moderne. Mais ces vues sont admirables. Malheureusement, tous les enfans ne sont pas de la taille de Gargantua. Il faut être un géant pour engloutir ainsi toutes les sciences par morceaux énormes, et supporter sans plier l’incessant travail qu’exige un tel appétit. Puis