Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/306

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Il y a un droit qui naît de la violation même du droit, c’est celui de réparation. La justice ne consiste plus alors seulement, selon la définition vulgaire, « à ne point faire de mal » et à s’abstenir ; elle devient évidemment active et doit, pour réparer le mal accompli, faire du bien. Le bien, dans ce cas, loin d’être une « charité » de surcroît, n’est qu’une justice nécessaire ; trop souvent même il demeure insuffisant, car l’injustice après tout n’est jamais réparée qu’en partie, et tout le bien qu’on fait ne peut empêcher l’injustice d’avoir été faite. On sait le mot de cette femme du dernier siècle à qui on disait que Dieu réservait une compensation à ses larmes dans la vie future : « Dieu même ne fera pas que je n’aie point pleuré. »

La société où nous vivons n’est jamais parfaite et ne peut être parfaite, je ne dis pas seulement sous le rapport du bonheur et de la vertu, mais même sous le rapport de la pure observation du droit. Il y a toujours une certaine somme d’injustice générale qui est imputable non point à tel ou tel homme en particulier, mais à la société tout entière, et qui est souvent un legs du passé. De là la nécessité de la justice réparative. On pourrait rendre sensible par un apologue bien simple la tâche de réparation qui incombe aux sociétés comme aux individus. Supposez qu’un homme, par violence ou par fraude, ait enlevé toute la fortune d’un autre ; bien des aimées se sont passées, l’homme dépouillé, et son spoliateur ont vécu chacun de leur côté et presque inconnus l’un à l’autre ; près de mourir, celui qui a commis l’injustice voudrait rentrer dans la justice : — « Tout ce que je laisse, dit-il à son fils, je le possède à bon droit, excepté cette somme, qui m’a servi à gagner le reste ; restitue-la afin de jouir ensuite honnêtement d’un bien qui désormais sera tout à toi. » Le fils rend-la somme avec les intérêts, et vit ensuite dans la paix de la conscience. — Croyez-vous pourtant que, par cet échange matériel et par cet acte de justice purement commutative, l’injustice ait reçu une suffisante réparation, et ne faudrait-il pas encore un nombre incalculable de bienfaits pour compenser, quoique imparfaitement, le mal passé avec ses conséquences présentes ? L’homme qui a subi l’injustice ne pourra-t-il pas dire : « Comment réparer les souffrances causées par la misère et par l’excès de travail pendant de si longues années ? Ma famille entière en a été victime ; le chagrin et les privations ont fait mourir ma femme et plusieurs de mes enfans ; la mort de ce que j’avais de plus cher est-elle réparable ? » Les enfans qui restent, élevés dans la misère, sont peut-être déjà voués à l’ignorance et au vice. L’injustice s’est donc développée en une série de conséquences dont un grand nombre ont marché trop vite pour qu’on puisse les atteindre. On a dit que le temps perdu ne pouvait se réparer ; c’est plutôt la justice perdue, le droit violé qui est trop souvent irréparable.