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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/300

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généralisé et poussé à ses dernières conséquences aboutit à une contradiction. De deux choses l’une, en effet : ou bien il y aura une partie de la société qui se dévouera à l’autre, ou bien tous se dévoueront les uns pour les autres. Dans le premier cas, la charité des uns, qui se manifeste par toute sorte de bienfaits, implique l’égoïsme des autres, qui consentent à recevoir ces bienfaits. Dans le second cas, chacun se dévoue pour son voisin, qui se dévoue lui-même pour son voisin, et ainsi de suite ; on a alors un « circuit incommode, » une dépense inutile de travail et finalement une perte de jouissance pour tous. Nous n’irons pas jusqu’à dire avec Bentham et ses disciples que le pur dévoûment est le pendant de la dépense infructueuse en économie politique, mais il est certain que le renoncement absolu prêché par le christianisme, s’il était mis en pratique, pourrait entraîner la dissolution de l’organisme social. En fait, comme il n’est jamais complet, il aboutit toujours au partage de la société en deux classes, l’une qui donne et l’autre qui reçoit, l’une maîtresse et l’autre esclave, l’une tendant à l’usurpation et l’autre à l’avilissement. De là la supériorité effective de l’idée moderne du contrat sur l’idée antique du renoncement, de la justice sur la charité. Rendre à chacun ce qui lui est et tout ce qui lui est dû, voilà vraiment la loi et les prophètes : soyez juste, et le reste viendra par surcroît. La science sociale, comme toute autre science, ne saurait se contenter de formules d’amour plus ou moins platonique : elle veut une déduction précise et au besoin un calcul mathématique du droit et du devoir, elle trouve un sens profond à l’adage vulgaire : Les bons comptes font les bons amis. Tant que les obligations et les droits réciproques ne seront pas nettement définis, on sera obligé de faire appel dans la pratique à un perpétuel compromis entre l’égoïsme et l’amour d’autrui ; or jamais un compromis ne valut une solution scientifique. De là le caractère contradictoire de nos maximes d’éducation ; nous avons en réalité « deux morales », l’une utilitaire, l’autre humanitaire. C’est ce que M. Spencer appelle nos)deux évangiles : « La noblesse du sacrifice de soi-même, établie dans les leçons de l’Écriture et développée dans les sermons, est mise en relief un jour sur sept ; les six autres jours on démontre brillamment combien il est noble de sacrifier les autres. » Nous ressemblons à ce physicien qui, ayant des idées scientifiques en contradiction avec ses idées religieuses, trouvait cependant le moyen de rester fidèle aux unes comme aux autres ; il refusait de les comparer. « Lorsqu’il entrait dans son laboratoire, il fermait la porte de son oratoire, et lorsqu’il entrait dans son oratoire, il fermait la porte de son laboratoire. » Une telle situation d’esprit ne saurait convenir aux sociétés modernes ; aussi conclurons-nous que le sentiment a besoin