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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/295

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haïr. La justice n’est donc pas le résultat de la réciprocité effective et réelle ; c’est une réciprocité idéale, de droit pur, qui précède, domine et commande les faits sans les attendre ; à plus forte raison en est-il ainsi de la fraternité. Le caractère de ce qu’on nomme la « liberté morale, » c’est d’aller au-devant d’autrui ; si la liberté ne commence pas par être juste et aimante, quand donc commenceront la justice et l’amour ? La voix qui appelle, tout en demandant la réponse, ne l’attend pas. La volonté doit donc poser la loi de réciprocité idéale et de fraternité avant que les faits viennent la réaliser et alors même qu’ils ne la réalisent pas. Son rôle est l’initiative pour elle-même et l’initiation pour autrui.

Mais si le précepte chrétien est un excellent moyen pratique, il est loin, au point de vue théorique, d’être un bon critérium non-seulement du droit, mais de la bienfaisance même : c’est une des raisons pour lesquelles, dans le christianisme, l’idée du droit est restée si obscure et l’idée de la bienfaisance si longtemps stérile au point de vue social et politique. « Ne faites pas ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ; et faites ce que vous voudriez qu’on vous fît. » Soit, mais comment interpréter cette « volonté » où l’on cherche la mesure de la justice et de la fraternité ? Il y a trois sens possibles qu’on peut lui donner : ou le désir, ou la volonté droite, ou l’amour. Dans le premier cas, la maxime aboutit évidemment à des conséquences insoutenables : ni le droit naturel ni le droit civil ne peuvent faire de notre désir la règle de la justice, pas même celle de la bienfaisance. Un marchand désirerait qu’aucun autre marchand ne lui fît concurrence, cependant la concurrence est de droit ; la charité même ne commande pas de renoncer à un commerce par bienveillance pour ceux qui l’exercent déjà. Certains hommes s’accommodent de la servitude et désireraient se décharger sur un naître, roi ou empereur, de soins trop lourds pour leur indolence : leur désir leur donne-t-il le droit d’imposer aux autres la servitude ? un grand nombre d’esclaves d’Amérique, si on les eût consultés, airaient préféré l’esclavage à la liberté, car le plus profond esclavage méconnaît le prix de la liberté même, comme la plus profonde ignorance ignore le prix de la science. Nombre d’hommes font bon marché de leur dignité et de leur honneur : est-ce une raison pour ne pas respecter l’honneur d’autrui ? Le croyant ne voudrait pas être laissé dans l’erreur religieuse ; la charité a-t-elle pour cela le droit d’attenter à la liberté de conscience ? On connaît sur ce point la doctrine de saint Augustin, déduite de la maxime chrétienne : quand on a dans sa maison des animaux malades, on doit les corriger ; « ce qui leur semble alors une persécution est un bienfait ; » qu’est-ce donc quand il s’agit de ces