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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/261

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Il est permis de l’affirmer : Buonarotti fut le premier à ouvrir l’Ancien-Testament et à s’inspirer de ses récits et de ses personnages majestueux et terribles. La voûte de la Sixtine vous parle de la chute, du déluge, de la mort de Goliath, du supplice d’Aman, de la vengeance de Judith ; elle ne vous parle pas, et aucune des œuvres de Michel-Ange ne vous parlera de l’Annonciation, de la Nativité, des Paraboles, de la Cène, du disciple aimé du Seigneur, des saintes femmes, de ces images pleines de grâce et d’amour qui ont rempli l’âme de tous les maîtres chrétiens, dont aucun, avant Michel-Ange, n’avait pensé à Moïse, aux prophètes et aux sibylles. Et comment parmi ces grandes inspirations bibliques du peintre de la Sixtine ne pas nommer la plus grande peut-être, et la plus originale de toutes, celle du Dieu créateur de l’univers et de l’homme ? Michel-Ange a reproduit sur la voûte jusqu’à cinq ou six fois ce type du Père éternel ; il l’a montré dans toutes les phases de la Genèse et dans toutes les diversités de l’expression, depuis l’impétuosité créatrice jusqu’à la gravité patriarcale, et cette figure est demeurée le canon de la peinture chrétienne, le parangon pour tous les temps avenir, la forme magistrale de Dieu le Père, à laquelle Raphaël lui-même dans ses Loges n’a rien osé changer. Ceux-là même qui auraient plus d’une réserve à faire à l’égard du David, du Moïse et de tel des Prophètes n’hésiteront pas à reconnaître que par sa Genèse Buonarotti a ajouté une page sublime et inaltérable, nouvelle et orthodoxe pourtant, à notre iconographie religieuse ; mais n’est-il pas caractéristique aussi que celui qui a presque toujours manqué le Christ ait trouvé d’emblée, et fixé à tout jamais les traits de Jéhovah ?

LE POLONAIS. — Savez-vous, cher maître, que les développemens dans lesquels vous venez d’entrer suggèrent des idées bien étranges ? Cette préférence de Buonarotti pour les sujets de l’Ancien-Testament que vous signalez, cette allure jêhovite de son génie ne serait-elle pas quelque chose de plus qu’une simple prédilection d’artiste, et ne toucherions-nous pas ici, par hasard, à une question de foi, question obscure, je l’avoue, mais bien intéressante à démêler ? Je ne puis m’empêcher de penser qu’un des traits les plus généraux et les plus marquans de la réforme au XVIe siècle a été précisément un retour passionné vers les idées et les conceptions de l’Ancienne Loi. Le Livre des Juifs, longtemps éclipsé par l’évangile, eut une sorte de restauration, et imprégna les esprits de ses fortes images et de sa morale parfois farouche. Qui ne se souvient, ne fût-ce que par la lecture de Walter Scott, de la manière de penser et de parler des puritains de l’Angleterre ? Encore aujourd’hui les peuples protestons nous frappent souvent par l’empreinte biblique de leur langage. Je sais bien que les Prophètes et les Sibylles ont