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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/248

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Arrigo n’avait d’autre mérite que d’être Florentin de bonne souche, d’être le concittadino de la padrona di casa, son ami d’enfance, et pour le dire d’un mot, son patito de tout temps. Voluptueux de l’art, il avait une admiration tout instinctive pour les belle cose ; il connaissait par cœur tous les grands poètes de l’Italie, et récitait leurs vers d’une voix mâle et harmonieuse ; ce qui ne l’empêchait point de savoir aussi admirablement écouter.

Des quatre autres invités de la comtesse Albina, aucun n’appartenait à la nationalité italienne. Il y avait en premier lieu cet homme spirituel et aimable, ce jeune membre de l’Académie française auquel les gracieuses invitations à Compiègne et de nombreux succès de salons avaient valu, dans les derniers temps du second empire, le surnom de philosophe des dames. Aux jours d’épreuves lors du siège de Paris, le philosophe des dames n’en avait pas moins fait galamment son devoir de citoyen, et les maux contractés pendant ce funeste hiver l’avaient forcé à chercher quelques mois de repos sous un climat plus doux. C’était un Français aussi que le vicomte Gérard, jeune diplomate dont la carrière pleine de brillantes promesses avait été brusquement arrêtée par les récens et terribles événemens et qui faisait son possible pour s’arracher à la constante préoccupation des malheurs de sa patrie et du naufrage de toutes ses espérances. Un Polonais de distinction, un naufragé de naissance, et que la comtesse Albina appelait tout court Bolski pour n’avoir pas à prononcer un nom bien autrement difficile, apportait à ce concert d’esprits tous latins un accent de mysticisme slave qu’on savait apprécier. Enfin, comme il est écrit qu’aucune réunion intelligente en Italie ne peut se passer d’un abbé, cet élément ecclésiastique indispensable était représenté par dom Felipe, prélat espagnol, acclimaté depuis longues années au Vatican, et qui savait tempérer une rigueur de doctrine puisée dans Balmès et Donoso Cortès, par cette finesse mondaine dont le cardinal Antonelli lui avait donné le charmant et instructif exemple.

A ces amis d’origines et de vocations diverses la comtesse Albina accordait une hospitalité toute florentine, c’est-à-dire une hospitalité exempte de faste, à certains égards même dépourvue de confort, mais pleine de grâce et d’intelligence. Pour occuper les loisirs de ses invités, pour détourner leurs pensées des tristesses du présent, la comtesse avait imaginé de faire avec eux des excursions journalières aux musées et aux églises dont la capitale de la Toscane s’enorgueillit à si juste titre, et les impressions recueillies pendant ces visites devenaient, chaque soir, le thème d’une conversation animée. La soirée commençait d’ordinaire par quelque intermède musical ; la comtesse jouait habilement du piano, et le marchese Arrigo savait l’accompagner sur le violoncelle d’une manière tout à