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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/224

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puisse dire que la patrie a péri dans nos mains. » L’inconséquence n’est pas un crime, mais elle nuit à l’autorité, et un ministre ne peut en avoir trop.

Un publiciste anglais a remarqué que le chef de l’opposition, quand il arrive au pouvoir, se trouve dans la situation d’un spéculateur au moment des échéances. Il doit tenir ses promesses, et il est embarrassé. Après avoir parcouru les documens officiels, après avoir causé avec le sous-secrétaire permanent, qui connaît les points épineux et qui, « sans jamais manquer de respect, est inébranlable dans ses opinions, » il balance, il hésite, il se ravise. « Le spéculateur ne peut oublier ses billets, et l’ancienne opposition, quand elle est en place, ne peut oublier les phrases retentissantes qu’elle a lancées et que ses admirateurs vont répétant encore dans le pays comme des enfans terribles. Mais de même que le négociant dit alors à son créancier : — Ne pourriez-vous pas prendre un billet à quatre mois ? — le nouveau ministre dit au sous-secrétaire permanent : Ne pourriez-vous pas me suggérer un moyen terme ? Évidemment je ne suis pas lié par mes paroles, jamais on ne m’a accusé de sacrifier mon devoir au vain désir de paraître conséquent. Toutefois, néanmoins… — En fin de compte on imagine un terme moyen qui est tout simplement ce que commandent les faits nécessaires, les faits qui semblent avoir élu domicile pour la vie dans les bureaux du ministère, tant ils s’imposent avec ténacité. »

Le pouvoir a la propriété magique de convertir les hommes au bon sens, aucune folie n’y résiste ; mais tout irait bien mieux si l’on n’attendait pas pour se convertir d’avoir son portefeuille sous le bras. Les Anglais sont des gens avisés et, comme l’a observé M. Bagehot, ils savent prendre leurs précautions. — « Les membres du parlement britannique, dit-il, sont whigs ou radicaux ou tories, mais ils sont autre chose encore, ils sont Anglais, et le père Newman a souvent reproché aux Anglais qu’il est difficile de les soulever jusqu’au niveau du dogme. Il n’est pas rare d’entendre dire dans le parlement : « Sans m’asservir à cette doctrine que 3 + 2 font 5, et encore que l’honorable membre de Bradford ait appuyé cette doctrine d’argumens très sérieux, cependant je crois pouvoir, avec la permission du comité, prétendre à mon tour que 3 + 2 ne font pas 4, ce qui sera, je l’espère, une base suffisante pour les propositions fort graves que je vais prendre la liberté de lui soumettre. » — Oui, tout irait bien mieux si les grands logiciens se défiaient de leurs raisonnemens et les utopistes de leurs utopies, si les garibaldiens n’attendaient pas d’être ministres pour se convertir au bon sens et à la maison de Savoie, si les tribuns se gardaient de prendre des engagemens téméraires, s’ils tournaient dix fuis leur langue dans leur bouche avant de proposer l’abolition de l’échafaud ou la réforme de l’armée, s’ils daignaient considérer que le volontariat a son utilité, que les carrières libérales méritent d’être protégées et que la chimère