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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/112

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dehors même de l’ironie souvent périlleuse, le blâme se montre avec discrétion sous les modestes dehors du doute. Si la politique intérieure, presque absolument interdite sous Nicolas, reste toujours un terrain peu sûr, la politique étrangère offre un large champ où les différentes opinions peuvent plus librement se donner carrière et déployer leur bannière au vent. Sous le couvert de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Autriche, on écrit ce qu’on pense de son pays, on combat chez autrui ce qu’on n’ose attaquer chez soi, on défend chez ses voisins les droits et les libertés qu’on n’ose revendiquer pour soi.

En dépit de toutes ses entraves, la presse russe n’a été inutile ni au pays ni au gouvernement. Sous Alexandre II, elle a pu rendre des services d’autant plus grands qu’elle était moins comprimée, et qu’en dehors même de ses franchises légales, les hésitations ou les incohérences d’un gouvernement souvent incertain entre plusieurs voies et disputé entre des conseils contraires, lui ont longtemps laissé une liberté d’allures dont elle n’eût peut-être pas joui sous un pouvoir plus résolu et plus sûr de lui-même. Sans parler de la part prise par les journaux et les revues à l’élaboration et à l’application des réformes, la presse a, dans la mesure de ses forces, plus d’une fois dénoncé et combattu les abus invétérés qui arrêtent ou neutralisent les effets des réformes [1].

Sur les questions les plus graves pour l’avenir du pays, sur celles de paix et de guerre, après comme avant la campagne de Bulgarie, la presse des deux capitales a montré une indépendance attestée par ses divisions mêmes. Si plusieurs feuilles, à Moscou surtout, entraînées par un patriotisme peut-être trop exclusif, ont parfois imprudemment exalté le sentiment national, d’autres, au risque de compromettre leur popularité, ont su résister aux entraînemens de l’opinion et mettre le pays en garde contre l’emportement des passions belliqueuses. Après comme pendant la guerre de 1877-1878, la presse a souvent signalé les défauts ou les lacunes de l’organisation militaire, des services accessoires surtout, avec une liberté qui, en un tel pays, étonnait l’étranger et dont le gouvernement et l’armée ont pu faire leur profit. L’imprévoyance ou l’impéritie de l’intendance, la cupidité et les larcins des fournisseurs, la négligence ou l’insuffisance des services sanitaires, les procédés mêmes de l’administration impériale dans les pays occupés, ont été dénoncés dans les journaux et dans les revues, avec

  1. Ce sont ainsi par exemple des journaux de Saint-Pétersbourg qui, en 1877, ont appris à la Russie la bastonnade infligée dans une prison de la capitale à un détenu politique, et c’est on lisant un article du Golos ou du Nouveau Temps que Véra Zasoulitch conçut l’idée de punir le général Trépof.