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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/100

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mise à Genève ou à Lausanne ne pouvaient suffire à Paris, et que la nécessité de suivre le train de vie de Mme de Vermenoux allait l’engager dans des dépenses dont le montant dépasserait singulièrement les quatre cents livres de rente qui étaient toute sa fortune.


Loin d’économiser chez Mme de Vermenoux, écrivait-elle à Moultou, je crains de me trouver fort en arrière ; quoiqu’elle m’accable de présents, elle ne laisse pas de me faire faire une dépense trop forte pour mes minces revenus ; depuis quinze jours que j’ai quitté Genève, j’ai déjà dépensé plus de douze louis en robes, chapeaux, etc… Il est vrai qu’il n’a pas tenu qu’à elle de se charger de toute ma dépense presque indispensable dans une ville comme celle-cy, mais il y auroit une bassesse infâme à le permettre, et j’aimerois mieux vivre dans le coin d’un désert que d’abuser ainsi de la générosité de cette aimable femme, en sorte que j’ai pris le parti de jouer la riche avec elle pour éviter ses profusions.


Et quelques jours après :


Je me trouve dans le plus grand embarras. Je ne puis, comme vous le dites fort bien, quitter Mme de Vermenoux sans m’acquitter de toutes les obligations que je lui ai, et pour cela, il faut que je me marie par force contre toutes mes inclinations. Je ne saurois y penser, mais je le préfère encore au rôle que je joue ici où l’on me fait ruiner pour des choses qui me font pitié.


Fort heureusement pour elle cette pénible nécessité de se marier par force contre son inclination devait lui être épargnée, et une heureuse rencontre décida de sa destinée. Avant que son séjour sur les bords du lac de Genève ne l’eût mise en relation avec Suzanne Curchod, Mme de Vermenoux avait reçu à Paris les hommages d’un Genevois qui, après avoir été assez longtemps employé dans les bureaux de son compatriote Vernet, venait cependant d’ouvrir (en partie avec des fonds avancés par son ancien patron) une importante maison de banque connue sous le nom de la maison Thelusson et Necker. Jacques Necker était fils de spectable Louis-Frédéric Necker, professeur de droit, originaire de Custrin, et reçu bourgeois de Genève gratis le 28 janvier 1726, « en considération, disent les procès-verbaux du Magnifique Conseil, de son mérite personnel et de la manière dont il exerce sa profession, qui est très utile au public. » Un peu épais de sa personne, mais d’une physionomie agréable et fine, avec de beaux yeux, Jacques Necker donnait déjà, par sa conversation, l’impression d’une certaine supériorité intellectuelle à ceux qui causaient avec lui, bien qu’il n’eût encore d’autre renom que celui d’un financier habile. Aussi Mme de Vermenoux n’avait-elle pu se