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basse surtout, c’est la représentation nationale qui exerce en réalité ce surcroit d’influence. »

La sagacité de M. Bluntschli reparaît toujours, en effet, dans le développement de ses théories, alors même que, dans les formules qui leur servent de point de départ, sous l’empire de certains préjugés, il se laisse aller aux plus étranges contradictions ; mais ces contradictions et ces préjugés d’un esprit aussi judicieux nous offrent eux-mêmes, par leur origine, un bien curieux et bien instructif sujet d’étude.

M. Bluntschli montre la même sagacité, sans les mêmes contradictions, quand il expose les conditions de la démocratie moderne, de la démocratie représentative, dont la France fait aujourd’hui l’expérience, après des tentatives impuissantes de monarchies constitutionnelles. Il ne croit pas au succès de cette expérience. « Le Français, dit-il, aime et proclame les grands mots de liberté, d’égalité, de fraternité ; mais ses souvenirs sont monarchiques. Ses mœurs sont peu républicaines ; il est plus disposé à invoquer l’état qu’à s’aider seul, plus ami de la gloire et de la puissance que de la légalité et du modeste travail privé : enfin ses tendances centralisatrices sont plus favorables à la monarchie qu’à la république. » L’essai est trop nouveau pour qu’il soit possible de protester par des faits et par des résultats acquis contre la sévérité de ce jugement ; mais, si cet essai doit réussir, ce sera certainement par un effort intelligent et suivi pour établir entre nos institutions nouvelles et notre caractère national une harmonie dont M. Bluntschli est loin d’avoir exagéré la difficulté. Ce sera aussi en sachant tenir un grand compte des conditions très judicieusement indiquées par cet éminent penseur pour l’établissement durable, dans les temps modernes et dans un grand pays, d’une république démocratique. Bien qu’il prenne surtout ses exemples en Amérique et en Suisse, il n’attache qu’une importance secondaire à la forme fédérative, et il n’est rien dans sa théorie qui ne puisse s’appliquer à une république unitaire.

Il marque très bien les deux différences capitales entre la démocratie antique et la démocratie moderne. La première réunissait la masse entière des citoyens pour délibérer sur les affaires publiques ; elle faisait, par le sort, participer indistinctement tous les citoyens aux fonctions publiques. « La république moderne, en substituant au sort l’élection des meilleurs, emprunte un élément aristocratique qui la grandit et l’ennoblit. Elle donne également la souveraineté à l’ensemble des citoyens, à la nation ; mais elle en attribue l’exercice à des hommes choisis dont elle fait les représentais de la nation. » Dans un tel gouvernement, la première loi est la loi électorale. Elle doit viser, non une représentation mathématique des électeurs, d’après leur nombre seul, sans tenir compte