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Syracuse, son fameux corbeau n’aurait pas fait merveille. Je me propose d’y regarder un de ces jours de plus près. Pour le moment, je me contenterai de résumer ici des vœux qui ne sont que le complément du chapitre que j’intitulais en 1871 : les Institutions nécessaires. Je demande avant tout une flotte de haut-bord montée par des marins et non pas seulement par des canonniers et par des soldats. A côté de ce puissant corps de bataille qui se tient dans les eaux profondes, je range l’inland squadron, la ligne des avisos destinée à serrer de plus près le littoral. C’est à cette escadrille que je réserve l’emploi de tous les moyens auxiliaires qu’on accumule aujourd’hui, sans se préoccuper du danger d’y apporter une confusion étrange et périlleuse, à bord de nos grands navires de combat. Nous avons une flotte de transport ; je n’y renoncerais pas, car une pareille flotte peut servir à rapprocher la base d’opérations de la flottille. On sait que la flottille, — j’ai pris soin de le dire, — sera toujours astreinte, par son essence même, à de très courtes traversées. La flottille d’ailleurs ne se charge que des soldats ; elle laisse aux onerariœ le gros matériel et les vivres.

Mon programme est vaste ; il peut toutefois tenir dans quelques mots. Ce programme comprend : en premier lieu, une flotte de guerre qui soit en état de croiser pendant deux ou trois mois au large, sans avoir à renouveler sa provision de charbon, une flotte par conséquent munie d’une voilure suffisante, une flotte que les tempêtes d’hiver n’obligeront pas à rentrer précipitamment au port. Éclairant cette flotte et la secondant au besoin, la grande escadrille des avisos constituera en quelque sorte l’avant-garde de l’armée navale. Cette escadrille, je la livrerai sans crainte à toutes les expériences, à toutes les innovations, que je désirerais, au contraire, écarter soigneusement de notre matériel blindé. Si l’on peut armer les avisos de torpilles, — torpilles de traîne, torpilles de choc, torpilles automotrices, — je m’en réjouirai et j’y verrai un notable avantage ; nos vaisseaux ne s’en trouveront ainsi que mieux flanqués. Enfin, dernier souhait, je dirai presque, si l’on veut bien excuser cette prétention, dernier espoir, couronnement longtemps attendu des vœux que j’ai nourris à travers les vicissitudes d’une carrière qui embrasse trois expéditions aboutissant à un débarquement, la flottille viendra prendre la place que les temps lui assignent, en arrière de la flotte de combat, en arrière de la flotte des avisos, en arrière même de la vieille flotte des transports. Cette flottille ne sera encore qu’une flottille d’étude, mais elle portera dans ses flancs le germe de la marine à laquelle je m’obstine à laisser, comme un heureux présage, le nom de marine de l’avenir.


E. JURIEN DE LA GRAVIÈRE.